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Une colonie judéo-araméenne vécut en Egypte avec son temple, avant sa destruction par une émeute religieuse (174)

 

Au début du mois de mars 2016, un Egyptien, Dr Mahmoud Afifi, chef des antiquités egyptiennes au ministère des Antiquités, a annoncé la découverte d’une pierre avec deux étoiles de David sur le site d’un temple romain, près d’Assouan. Il accusa aussitôt la délégation d’archéologues allemands en visite sur lles lieux d’être à l’origine des inscriptions sur cette pierre. Une découverte qui a été précédée par celle survenue fin du 19ème siècle et que nous relations ci-après.

Des inscriptions découvertes sur des papyri et des ostraca (jarres) ont révélé à la fin du 19ème siècle que des communautés juives avaient vécu à quelques centaines de kilomètres du Caire, sur une île proche d’Assouan, Elephantine, pendant plusieurs dizaines d’années. Elément de la dispersion juive suite à la destruction du premier ou du deuxième Temple ? En se fondant sur la masse de documents mis à jour par les chercheurs Clermont-Ganneau et Rubensohn, les historiens français André et Renée Neher nous affirment : « Les Juifs du 5ème siècle (avant JC, NDLR) y formaient une avant-garde militaire chargée de la défense des frontières sud de l’Egypte. » (1)

L’affaire a produit une littérature prolifique jusqu’à ces dernières années et en plusieurs langues. Afin de dresser un tableau précis, nous avonns recouru aux travaux d’une chercheuse, résumés ci-dessous.

Selon un article de Tsafon N°56, automne 2008 hiver 2009 d’Ursula Schattner-Rieser (2), ces inscriptions, rédigées en égyptien (hiératique et démotique), araméen et hébreu, témoignent de la vie d’une communauté juive d’origine syrienne au 5ème ou 6ème siècle avant JC à Yeb (qui veut dire éléphant ou ivoire en araméen, à une époque où le commerce d’ivoire étant florissant aux portes de la Nubie). Mission de cette garnison sur cet «  îlot granitique de 2 km de long et 400 m de large »: surveiller la frontière sud de l’Egypte à une époque où la Judée était sous occupation perse.

Selon cet article, « les Juifs avaient construit un temple pour leur dieu national Yaho. Cette construction a été rapprochée de la prophétie d’Isaïe (Is 19,19) : « En ce jour, un autel sera consacré à l’Eternel en plein pays d’Egypte et, près de sa frontière, se dressera une stèle en l’honneur de l’Eternel ». Ce temple existait encore en 411 av. J.C., date à laquelle les prêtres du dieu égyptien Khnub/m le détruisirent avec l’aide du commandant perse Vidranga. »

L’historien de l’antisémitisme Fadiey Lovsky (3) raconte : « Des troupes égyptiennes et autres entrèrent dans le temple, le démolirent jusqu’au sol et y brûlèrent tout. Les vases et les objets furent volés. Il fut interdit de rebâtir le temple. (…) Le fanatisme religieux apparaît comme l’élément moteur de l’incident. Il n’y eut pas de violences personnelles. On ne leur permit plus d’offrir des sacrifices (et encore moins de sacrifier l’agneau ou tout autre bête NDLR). »

Adolphe Lods (1867-1948), historien protestant du judaïsme, note pour sa part, cité par Lovsky : « L’affaire avait incontestablement le caractère d’une émeute religieuse, tout s’y retrouve, même l’accusation de déicide. » Adolphe Lods écrit encore dans son ouvrage sur l’histoire de la littérature juive ou hébraïque : « Le groupe des fidèles de Jahô à Eléphantine ne se composait pas exclusivement de Juifs proprement dits. L’étude des documents m’avait en effet conduit depuis quelque temps déjà à la conclusion que 1’armée ‘ou communauté soi-disant  juive’ était formée, pour une très notable fraction, par des éléments samaritains. » Il cite encore un auteur contemporain Edouard Naville, lequel affirme que l’araméen était la langue parlée en Judée par toutes les couches de la population***, affirmation sur laquelle Mr Lods formule pour sa part les plus grandes réserves. En plus de ce temple juif, coexistaient sur place un temple égyptien et un temple araméen.

Précision de la chercheuse (2): «  On ne trouve jamais le tétragramme YHWH à Eléphantine, alors qu’il apparaît plus de six mille fois dans la Bible et une fois dans la stèle de Mésha (IXe siècle av. J.C.). Dans les papyri d’Eléphantine, la forme usuelle, employée seule ou dans des noms personnels, est YHW ou YHH, partie du tétragramme que l’on ne trouve qu’à la fin de noms propres dans la Bible. La prononciation « Iao » est attestée dans diverses transcriptions en caractères grecs chez des Pères de l’Eglise, des papyri magiques et dans un fragment grec de Qumran du Ier siècle avant JC sur Lévitique 4, 27 ». Devant la difficulté de dater leur implantation sur place, plusieurs hypothèses ont été avancées : garder la frontière sud égyptienne suite à un accord avec le gouvernement de Judée ou par le recrutement de simples mercenaires privés, « émigration de Judée d’opposants à la réforme religieuse de Josiah (suppression des hauts-lieux et interdiction du syncrétisme) ou à la dérive religieuse du roi Manassé qui s’éprit des cultes syriens. (…) Ce temple existait encore en 411 av. J.C., » quand les prêtres égyptiens le mirent à sac.

L’examen de la bibliothèque d’Eléphantine par les chercheurs a conclu que «  les réformes religieuses de Josias, d’Esdras et de Néhémie n’étaient pas connues de la communauté juive d’Eléphantine, (…) ce qui expliquerait aussi pourquoi ils fêtaient Pessah et la fête des Azymes séparément, tout comme les Samaritains. » Même inconnue sur la date précise de leur implantation en Egypte. Certains savants la situent  au milieu du VIIe siècle, à l’époque où Manassé se détachait de son suzerain assyrien et pouvait fournir des mercenaires à l’Egypte. (…) le roi Yéhoyakim dut alors son trône à Nékao (Rois II 23,33s). Le retour à l’égyptophilie, vers 599, entraîna le premier siège de Jérusalem et l’installation du roi Sédécias, vassal soumis à Babylone. Le parti égyptophile reprit le dessus en 589 (Rois II, 25,1) ce qui entraîna la fin de l’Etat judéen en 587/6 av. J.C. Après l’assassinat de Ghedallia, le gouverneur de la Judée installé par le roi de Babylone, les rares officiers juifs demeurés dans le pays s’enfuirent en Egypte, entraînant avec eux le prophète Jérémie (Jérémie 41,1 – 43,7). Cet enchaînement de circonstances permet de placer, soit entre 609 et 601, soit en 599, soit après 586, l’installation en Egypte de Juifs aptes à fournir des contingents militaires. (…) Le livre de Jérémie (44,1) mentionne des colonies juives implantées en Egypte. »

La chercheuse Ursula Schattner-Rieser* poursuit (2): « Les documents (…) datent pour la plupart du Ve siècle. Ils sont écrits en araméen d’empire, la langue du commerce. Le plus ancien document date de 495 av. J.C.8 et le dernier de 398 av. J.C. (…) Bien qu’attachés au yahvisme ces textes témoignent des tendances syncrétistes de la colonie juive. (…) avait un Temple où l’on invoquait non seulement Yaho mais aussi des divinités païennes, comme Ashimbetel et Anatbetel, qui recevaient des dons d’argent plus élevées que celles versées à YHW, pourtant leur divinité suprême ! Il  s’agit probablement d’un yahvisme non réformé, semblable à celui qu’attaquait Jérémie, soit à Jérusalem (7), soit en Egypte (44). On remarquera aussi que ce yahvisme tolérait les mariages mixtes et ne connaissait ni n’appliquait pas, la réforme d’Ezra et de Néhémia qui condamnait et interdisait de tels mariages (Néhémia 13,1-3). »

Elle ajoute (2): « Parmi les 300 noms propres attestés dans les documents, un quart sont théophores et composés de YHW, aucun ne comporte l’appellation d’une autre divinité. (…) Un brouillon contient une pétition pour la reconstruction du Temple dédié à Yaho, à Eléphantine. (…) pétition qui date de 407 av. J.C., traite du sac du Temple de Yaho survenu trois ans auparavant, donc en 411 ou 410. C’est alors que le chef de la  communauté juive, Yédonyah fils de Gamaryah, adressa une supplique au gouverneur Bagohi, en la 17ème année du roi Darius, afin qu’il donnât l’autorisation de reconstruire le Temple. Il demanda aussi l’aide des Samaritains Sinuballit et ses fils Dalayah et Shelemyah. Trois ans auparavant, il avait écrit au grand-prêtre de Jérusalem qui n’avait pas donné de réponse. Ce document fournit la preuve que la séparation entre les Judéens et les Samaritains semble être consommée à la fin du Ve siècle. (…) Par la suite, la trace de cette communauté juive se perd un peu et un seul document, daté de 401, mentionne le Temple juif à son emplacement d’origine, au nord-est, et fournit la preuve de sa reconstruction et de la reprise du culte à partir des troubles de 410. On ne sait rien sur la date et les circonstances de la destruction finale ou de la cessation du culte après 401, qui semble être survenue après la victoire du pharaon Néférites sur Amyrtée II20. » Si le grand-prêtre de Jérusalem avait ainsi traité par le mépris cette demande de soutien, peut-être était-ce aussi lié à la présence massive de Samaritains. Enfin, certains experts comme Lods indiquent qu’Elephantine était plus une colonie qu’une garnison car elle exploitait aussi la terre. Adolphe Lods écrit encore : « On a cru pouvoir prétendre que la communauté d’Éléphantine représentait l’ancien Israël, véritable et authentique, en regard du Judaïsme post-exilien de Jérusalem, qui n’en serait qu’une déformation radicale, créée, sous les auspices de l’Empire perse, par la promulgation d’un code nouveau, à savoir du Code sacerdotal ‘, imposé à la communauté juive par Ezra et Néhémie. » Affirmation que l’historien réfute.

  • André et Renée Neher, Histoire biblique du peuple d’Israël, Adrien Maisonneuve Editeur, mars 1996

 

(2) Tsafon N°56, automne 2008 hiver 2009. Article d’Ursula Schattner-Rieser.

(3) Fadiey Lovsky**Antisémitisme et mystère d’Israël, édition sTsofim, 2013 (réimpression de l’édition de 1955).

 

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Ecritures découvertes à Elephantine

Ecritures découvertes à Elephantine

Le Temple découvert à Elephantine

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