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Tout en conservant précieusement leur religion, les Judéens se sont hellénisés sans s’assimiler aux Grecs (203)

L'empire grec, une puissance coloniale, économique et culturelle source gods-word-first.org

L’empire grec, une puissance coloniale, économique et culturelle Source: gods-word-first.org

Aristote, philosophe grec de l'antiquité (3ème siècle avant JC) source commons.wikimedia.org

Aristote, philosophe grec de l’antiquité (3ème siècle avant JC) Source: commons.wikimedia.org

 

Des années de relations avec les Grecs, une occupation grecque de plusieurs décennies, des guerres à répétition, et les Judéens ne se seraient même pas grécisés ? S’ils ont su garder leur religion, ils se sont quand même hellénisés mais sans s’assimiler. Les chercheurs nous disent aujourd’hui que les Judéens étaient bilingues, voire même trilingues (hébreu, grec, araméen) si on se souvient que peu à peu, l’hébreu avait été détrôné par l’araméen (voir notre article L’araméen supplante de plus en plus l’hébreu dans le parler des Judéens (175) ). Que nous disent sur ce point historiens et chercheurs ?

Selon l’historienne française Mireille Hadas Lebel, spécialiste de l’histoire juive ancienne (1), « le grec a été la langue des Juifs aussi, et peut-être une langue majoritaire parmi eux, à une certaine époque. (…) L’auteur de la Lettre d’Aristée affirme que, dès le règne de Ptolémée II, il y avait à Jérusalem des Juifs parfaitement bilingues, au point de traduire vers une langue étrangère, le grec, à la plus grande satisfaction de ceux dont c’était la langue maternelle ! » Cette acculturation a surtout eu du succès auprès des classes dirigeantes, même parmi celles opposées aux colonisateurs gréco-syriens. « La dynastie hasmonéenne est loin d’être hostile, au moins, à un vernis d’hellénisme, poursuit l’historienne. A partir de Jean Hyrcan (- 142 / – 104), les souverains portent un double nom hébraïque et grec (Juda-Aristobule, Alexandre-Jannée, Salomé-Alexandra) » et prennent parfois aussi des titres imités des grecs comme « basileus ».

A côté de cet engouement des élites, les très nombreuses crises et combats qui ont émaillé les relations entre la Judée et la Grèce ont malgré tout provoqué une hostilité des milieux religieux à la langue hellène, hostilité qui se révèle dans le fameux échange repris par Mme Hadas Lebel. Une question est posée à un rabbin : « Quelqu’un qui comme moi a étudié la Tora tout entière, a-t-il le droit d’étudier la culture grecque ? » ; R. Ismaël lui cita le verset : « Tu méditeras jour et nuit » (Josué I, 8) et dit : « Va-t’en chercher une heure qui ne soit ni jour ni nuit et tu pourras étudier la culture grecque. » Cette hostilité de principe n’empêcha pas des accommodements et l’acculturation de la population juive, y compris religieuse et même des rabbins. Ce point correspond à la thèse d’Emil Schurer, auteur de History of the jewish people at the age of Jesus Christ (2) : « La dimension religieuse de l’hellénisme avait été rejetée par les Juifs avec la révolte maccabéenne (…) mais pas la culture hellène dans sa globalité, où les Juifs avaient aussi été lentement happés, avec réticence mais irrésistiblement (…) La révolte maccabéenne était dirigée contre le culte païen et non contre l’hellénisme en général et le caractère de la dynastie hasmonéenne était en elle-même largement hellène ». Schurer l’illustre par les exemples suivants : recours aux mercenaires étrangers, fabrications de pièces de monnaie grecques, noms grecs, titres grecs, etc. De plus, le Talmud de Babylone évoque les relations suivies entre Rabbi Yehuda et un certain Antoninus dont on ne sait si c’est une seule et même personne ou plusieurs. Les midrashim contiennent nombre d’expressions grecques, utilisées aujourd’hui encore. Après Athènes, Rome devint l’occupant. Le remplacement de la puissance occupante grecque par la puissance romaine allait-il diminuer le rôle du Grec ? Non, répond l’historienne, et pour cause : « Toute la politique hérodienne vise à moderniser, donc à romaniser le pays, mais romanisation va de pair avec hellénisation, puisque le grec est la langue de l’empire romain en Méditerranée orientale. C’est du grec qu’Hérode a besoin pour ses relations internationales avec Rome ou la Cappadoce. » Il existe d’autres indices de la pénétration grecque : Bar Kohba, le chef de la dernière révolte contre les Romains, envoyait des lettres parfois en hébreu, parfois en araméen, parfois en grec, nous révèle l’historienne. Elle ajoute : « Dans l’ensemble de cette littérature, on a recensé pas moins de 2 500 mots grecs et latins, dont un peu moins de 500 pour la seule Mishna. » Relevons quelques exemples : simple prêtre/cohen hediot, Tribunal/ Sanhédrin. A nouveau, Schurer soutient que « l’usage des prénoms grec et latin était aussi fréquent, même parmi le petit peuple, les pharisiens et les rabbins ». Et de citer en particulier les Hasmonéens et les Hérodiens : Alexander, Aristobule, Antigone, Herode, Archelaus, Philip, Antipas, Agrippa. Dans les cercles des rabbins, Antigone de Sokho, R. Dosthai (Dositheus), R Hanina ben Dosa, R. Tarphon, R. Papias, etc.

Enfin, il y a des traces, laissées un peu partout en Orient. Une sociologue, Monette Bornemann (3) évoque, entre autres, « l’inscription (découverte à Jérusalem) dite « de Théodotos »8, arche synagogos, qui construisit cette synagogue « pour la lecture de la Loi et l’étude des commandements », révèlent l’usage de la langue grecque parmi la population juive ou non. La nécropole de Beth Shearim, en Galilée (Ier-IVe siècle après l’ère courante), présente de nombreuses épitaphes en grec. L’utilisation de ces trois langues, dans des registres divers et par une population mêlée (Juifs, Grecs de Syrie) qui présente tous les degrés culturels allant, en ce qui concerne les Juifs, des personnes de condition modeste (qui devaient surtout parler l’araméen) aux Sages (bilingues, et, lorsque trilingues, privilégiant l’hébreu et l’araméen), en passant par une élite qui ne rejetait pas la culture hellénistique (dont le trilinguisme était pratiqué dans des proportions différentes), semble une réalité indéniable. »

Comment expliquer une telle interpénétration des langues ? Un autre historien Martin Hengel (4), mise sur « le rôle considérable joué par les mercenaires juifs, au service des Lagides surtout : en témoigne la dizaine de garnisons juives qui dès 310 avant JC sont réparties sur le cours du Nil de Migdal à Syène. Dès le règne de Ptolémée Philadelphe, la réussite économique de l’Hellénisme se traduit par un recul du troc devant la monnaie (de bronze). Cette réussite crée en Palestine et jusqu’à Jérusalem un vif attrait pour le style de vie « à la grecque (…) La numération s’écrit avec les caractères de l’alphabet grec. Dès la fin du 3ème siècle avant l’ère commune, des Juifs de Palestine portent des noms grecs, sans exclure les noms théophores tirés du panthéon grec. Le motif profond de cette attitude réceptive est avant tout le désir des classes dirigeantes de Palestine et de Jérusalem d’exercer une influence plus profonde sur leurs compatriotes de la Diaspora, et même sur les régimes étrangers en plein essor (…) l’habituelle distinction entre Judaïsme palestinien et Judaïsme hellénistique doit être révisée. A partir du 3ème siècle avant l’ère commune, c’est le Judaïsme dans son ensemble qu’il faut entendre sous l’appellation de la noblesse sacerdotale avec Simon, Ménélaos, Lysimaque et Alkimos. Jérusalem était une ville où depuis l’époque ptolémaïque, le grec était beaucoup parlé. Le soulèvement des Hasmonéens n’y a presque rien changé, comme l’attestent les épitaphes bilingues à Jérusalem même. (…) La connaissance du grec était l’indice d’un milieu social aisé, d’une certaine culture et de relations plus suivies avec le monde extérieur à la Palestine. »

Cette interpénétration des populations et des langues n’a toutefois pas conduit à une colonisation culturelle systématique. D’abord, en termes religieux, elle n’a pas conduit à un affaiblissement de l’hostilité des Judéens au paganisme. Emil Schurer le reconnaît en mentionnant deux piliers de la Thora : la prohibition des images d’abord. C’est pourquoi le Juif « doit être prêt à souffrir mais se refuser à autoriser une statue de Caligula dans le Temple de Jérusalem ». Plus encore, pour éviter tout risque de propagation de l’idolâtrie, le juif devait éviter tout contact commercial avec un non juif trois jours avant une fête païenne. Cette séparation du paganisme était renforcée par les rites juifs en particulier la notion de pureté. Pureté des instruments de cuisine par exemple, qui passent par le bain rituel. Pureté des aliments végétaux sur lesquels un prélèvement doit être assuré avant sa consommation. Et la notion d’alimentation casher, si difficile à respecter pour les Juifs en voyage, trouve son illustration l’historien Flavius Joseph qui évoque des amis envoyés à Rome, et qui durent se contenter de « manger des noisettes et des figues » pour respecter leurs rites. Et d’autre part, comme l’indique Martin Hengel lui-même, « le Judaïsme palestinien dans son développement au long de l’époque hellénistique n’est pas resté rigoureusement fidèle à la tradition de l’Ancien Testament ; mais il ne s’est pas non plus laissé envahir par l’esprit grec jusqu’à s’aliéner dans un syncrétisme où il eût été infidèle à sa mission originelle. Bien au contraire, une fois la crise passée, par la rapide expansion de la Diaspora, et une propagande missionnaire, par endroits très active, le Judaïsme s’est trouvé sur le point de devenir une religion universelle. »

 (1) Hadas-Lebel Mireille. La connaissance du grec en milieu juif (IIIe s. av.-VIe s. ap. n. è.). In: La Méditerranée d’une rive à l’autre. Actes du 17ème colloque de la Villa Kérylos à Beaulieu-sur-Mer les 20 & 21 octobre 2006. Paris : Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 2007. pp. 231-242. (Cahiers de la Villa Kérylos, 18); http://www.persee.fr/doc/keryl_1275-6229_2007_act_18_1_1146

(2) Emil Schurer, auteur de History of the jewish people at the age of Jesus Christ, 1973

(3)Bohrmann Monette. La Loi dans la société juive. In: Dialogues d’histoire ancienne, vol. 23, n°1, 1997. pp. 9-53; doi :  10.3406/dha.1997.2325 http://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_1997_num_23_1_2325

 (4) Pelletier André. 85. Hengel (Martin). Judentum und Hellenismus.Studien zu ihrer Begegnung unter besonderer Berücksichtigung Palästinas bis zur Mitte des 2. Jh. v. Chr. In: Revue des Études Grecques, tome 83, fascicule 396-398, Juillet-décembre 1970. pp. 575-578; http://www.persee.fr/doc/reg_0035-2039_1970_num_83_396_1149_t2_0575_0000_2