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Sous l’empire héllène, la Judée sombre sous l’emprise des Tobiades (180)

Shimon Hatsadik, le Grand-Prêtre du Temple de Jérusalem, avait réussi à éviter la destruction de la Judée, de Jérusalem et du Temple, et le massacre de sa population, ce qui n’était pas rien. Mais il ne put éviter ni la main-mise du pouvoir par les Tobiades, longtemps reléguées en Samarie, ni la transformation radicale du pays et de ses moeurs.

L’historien Heinrich Graetz résume la situation à la mort de Shimon Le Juste. « Shimon le Juste laissa à sa mort un fils et une fille qui épousa un certain Tobie. (…) Le fils, Onias II, le grand prêtre et le chef du peuple de Juda, paraît aussi avoir été circonvenu par Séleucus Callinicus, désireux de le gagner à sa cause. De fait, il cessa tout à coup d’acquitter le tribut annuel que la Judée, jusqu’alors, envoyait aux Ptolémées. (…) Après une sommation inutile, Ptolémée III (Évergète) déclara qu’en cas de refus persistant, il partagerait la Judée entre colons étrangers. Les Jérusalémites, désespérés, pressèrent Onias de renoncer à la résistance, mais celui-ci tint bon (1) »

Pourquoi Onias II refusa-il de payer le tribut au vainqueur alors que c’était pot de terre contre pot de fer ? Simple pingrerie sur l’argent du Temple ou préférence donnée aux Séleucides afin de pouvoir gouverner aussi la communauté juive de Babel, elle aussi passée aux mains des Grecs ? Il faut comprendre que les fonctions de Grand-Prêtre se sont étendues entre le Premier et le Second Temple : comme le note Encyclopedia Judaica (2), « l’expression de Grand-Prêtre revient plus fréquemment, ses fonctions se renforcent et s’étendent du domaine religieux et spirituel au domaine communautaire. Il est l’administrateur en chef du domaine séculier », ce qui en fait l’interlocuteur obligé du pouvoir grec. Un renforcement qui va devenir crucial quand les Asmonéens arriveront au pouvoir.

Dans cette situation dont l’issue ne faisait pas de doute, surgit un homme opportuniste et habile. C’était vers 230 avant l’ère commune, selon Graetz : « Joseph ben Tuvia était cousin du grand prêtre Onias, et fils de ce Tobie qui avait épousé la fille de Siméon le Juste. (…) Il eut vent de l’arrivée d’un envoyé de Ptolémée à Jérusalem, il courut et accabla de reproches son oncle Onias » et lui enleva l’autorisation de résoudre lui-même directement le problème du tribut impayé, moyennant quoi il devenait le chargé d’affaires du pays et ne toucherait pas au trésor du Temple.

Comment s’étonner que Joseph Ben Tuvia devint alors le propagateur en chef de l’héllénisme en Israël ? Le personnage connaissait la sensibilité des Grecs aux plaisirs terrestres de toutes sortes. Après avoir gâté l’envoyé Athénion lors de son séjour à Jérusalem et s’être présenté comme interlocuteur sérieux et responsable, loyal défenseur des intérêts hellènes, il alla à la Cour d’Egypte pour assurer le roi que lui, Joseph, prendrait à charge le règlement de l’arriéré financier du tribut non remis. Auparavant, il avait négocié avec des usuriers samaritains pour disposer de ressources financières pour fréquenter dignement ses nouveaux interlocuteurs. Il parvint à ses fins et partit à la cour du roi Ptolémée Évergète auprès duquel son entregent fit merveille.

Le roi voulait simplement avoir un interlocuteur unique qui lui assure la continuité du revenu de ses nouvelles et nombreuses possessions. Cet interlocuteur aurait à recouvrir les impôts de toute la zone géographique. Plusieurs candidats étaient en lice. Ils s’étaient secrètement entendus pour offrir des offres de fermage de faible montant devant la cour d’Alexandrie. Joseph comprit le manège. Aussi, le rusé surenchérit, proposant le double des soumissionnaires. Il enleva le marché devant ses concurrents médusés et le roi ravi. Graetz : « Le fils de Tobie devint le fermier général de l’impôt de toutes les villes de la Cœlé-Syrie et de la Phénicie. Le roi lui accorda même, sur sa demande, 2.000 mercenaires, pour lui prêter main-forte dans le recouvrement des impôts. » Joseph exerça vingt-deux ans cette administration générale des impôts, devenant immensément riche.

Après la mort de Ptolémée Évergète en 223, son successeur Ptolémée IV (Philopator, 222-206) lui conserva ses fonctions. Le roi séleucide Antiochus tenta un moment d’arracher à l’Egypte la possession de la Cœlé-Syrie (218). Mais Jérusalem et la Judée, gouvernées par le fils de Tobie, restèrent fidèles à l’Égypte. Philopator releva le défi et battit le syrien qui se retira à Antioche, abandonnant la possession de la Cœlé-Syrie. Joseph conserva sa position et les bonnes grâces de Philopator.

Ce faisant, les Tobiades, honnis par les précédents chefs de Judée (Ezra, Néhémia, etc) ont-ils servi les intérêts du pays tout en se servant copieusement au passage ? Difficile à répondre. L’historien Peter Schafer (3), se référant aux écrits de Flavius Josephe, note pour sa part: « Joseph conquit les villes d’Ascalon et de Scytopolis qui se refusaient à payer un impôt majoré, en fit exécuter les citoyens les plus en vue (et surtout les plus riches) et confisquer leur fortune. » En a-t-il épargné pour autant les Judéens ? Schäfer, peu suspect de sympathie à l’égard des Judéens, pense que c’est le contraire qui s’est passé. Et que le Tobiade a accentué les inégalités sociales devenues criantes sous le pouvoir hellène, participant à la naissance des courants apocalyptiques et révolutionnaires.

Dans la coulisse, les dissensions battent leur plein dans la famille Tobiade. La jalousie régnait entre les sept fils de Joseph et son petit dernier, Hyrcan. Philopator, roi hellène d’Egypte eut un fils et, pour présenter ses félicitations et montrer que Joseph avait un fils capable et de plus, plein d’esprit. « Fier de ses succès, Hyrcan retourna à Jérusalem. Ses frères, aux aguets sur la route avec leurs gens, l’attendaient pour l’assassiner mais il se mit en défense, ainsi que ses compagnons, et deux de ses frères furent tués. Son père l’accueillit froidement, à cause des prodigalités qu’il avait faites à la cour. » Jalousie probablement mais dissensions à coup sûr.

(1) Heinrich Graetz, Histoire des Juifs.

(2) Encyclopedia Judaica (p 474, tome 8),

(3) Peter Schäfer, Histoire des Juifs dans l’antiquité, éditions du cerf, 1989

Crédit photo : By Hassan Bushnaq - Flickr, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=28013996

Le Palais des Tobiades dans la cis-Jordanie actuelle aurait pu servir de mausolée familial à la dynastie Tobiade

 

 

 

 

 

 

 

Credit photo : Qasr_Al_Abid_1 Palais des Tobiades