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Sous Alexander Yannai, un régime de terreur fait sombrer la Judée dans la guerre civile et religieuse (206)

Le triomphalisme hasmonéen a été de courte durée. La dynastie hasmonéenne aura trois dirigeants indépendants : Hyrcanus I (134-104 avant l’ère commune), Aristobule (104-103) et Alexandre Yannai* (103-76).

Hyrcanus I, en mourant, avait laissé le pouvoir politique à sa femme et nommé son fils Juda, Grand-Prêtre. Juda, plus connu dans l’histoire sous son nom grec Aristobule, ôta le pouvoir politique à sa mère, la jeta en prison avec ses frères (sauf Antigone, son compagnon d’armes). Objectif : cumuler seul « la double dignité de grand prêtre et de prince » selon Heinrich Graetz (1) qui précise que « ses monnaies portent comme inscription : Le grand prêtre Juda et la communauté des Judéens. »  Aristobule créa ainsi un double précédent : il transforma la Judée en royaume et les luttes intestines allaient empoisonner la dynastie hasmonéenne.

Au plan extérieur, Aristobule reprit le projet de son père Hyrcanus de s’étendre vers l’est, via des offensives militaires. Comme le conte Graetz, « il fit une expédition contre les Ituréens et les Trachonites, peuplades à demi barbares (…) II agrandit la Judée et força les peuples vaincus à embrasser le judaïsme. Mais quelques mois après il tomba malade et mourut. Et son fils Antigone eut le même sort. A la mort de ses deux frères, le pouvoir revint à Alexandre Yannai (Jonathan Yannai), qui n’avait que vingt-trois ans et dont on dit qu’on le sortit de prison à cette occasion. En vingt-sept ans (105-70), il se consacra à guerroyer en se servant des troupes de mercenaires de son père, originaires de Pisidie et de Cilicie. »

Encyclopedia Judaica écrit en se fondant sur les écrits de Flavius Josephe, qu’Alexander Jonathan Yannai « était haï par son père et pour cette raison, fut forcé à passer son enfance an Galilée ». Comme le précise Monette Bohrmann (2), la Galilée était « le territoire, selon la tradition biblique, de Nephtali, Asher et Zébulon, une possession de Salomon ». Quant aux Ituréens, Aristobule « conquit une grande partie de leur pays, qu’il joignit à la Judée, et contraignit les habitants de recevoir la circoncision et de vivre selon nos lois » (Antiquités Juives). Toujours selon Flavius Josèphe dans les Antiquités Juives, en fait de guerre en Idumée, « Hyrcan prit les villes d’Adora et de Larissa et, après avoir dompté cette grande province, il leur permit d’y demeurer, pourvu qu’ils se fissent circoncire et embrassent la religion et les lois des Juifs. La crainte d’être chassés de leur pays leur fit accepter ces conditions, et depuis ce temps, ils ont toujours été considérés comme Juifs ».

Si Aristobule avait visé surtout le nord-est du pays, son successeur Alexandre Yannaï à son avènement en -105, misa en particulier sur les villes maritimes. De -103 à – 95, Yannai voulut tirer avantage des dissensions des voisins. Il fit le siège de la ville de Ptolemais (aujourd’hui Acco, en Israël). Mais cette action le mit en affrontement direct avec le prince égyptien Ptolémée Lathuros, que les habitants de ces villes appelèrent au secours. Ce prince était déjà en guerre contre sa propre mère, la reine Cléopâtre, qui favorisait en Egypte les Juifs. Lathuros répliqua à Yannai en attaquant la Judée, un jour de shabbat, mettant en pièces l’armée judéenne à Sepphoris et parcourant le pays pour massacrer à tout va. Yannai fut sauvé par l’intervention de la reine égyptienne : celle-ci, déjà opposée à son fils, réunit une armée commandée par des fils d’Onias, les généraux d’origine judéenne Helcia et Anania auxquels elle était redevable, qu’elle envoya en Judée et en Syrie. Helcia mourut au combat. Cléopâtre rejeta les projets maléfiques de certains de ses conseillers de profiter de la situation pour capturer la Judée et détrôner Alexandre Yannai. Ce projet pervers, Anania aussi le combattit de toutes ses forces. Selon Graetz, « elle conclut avec Alexandre un traité d’alliance offensive et défensive. Alexandre put achever ses conquêtes et s’emparer, entre autres, de la ville maritime de Gaza vers -96. » Ce faisant, l’intrépide guerrier en vint à gagner le contrôle de la côte depuis la frontière égyptienne jusqu’au mont Carmel.

Mais à l’intérieur, les conflits internes durcissaient. Ces guerres qu’il mena sans discontinuer provoquèrent une guerre civile. L’historien allemand Peter Schäfer (3) écrit à ce sujet : « Le parti pharisien, devenu auprès du peuple, un important facteur d’influence, n’était plus disposé à tolérer davantage la ‘tyrannie hellénistique’ du prince hasmonéen », qui le premier battit monnaie à son titre royal. Alexander Yannai fit comme son père : il se rangea du côté des Sadducéens, en écartant les Pharisiens de toute influence. Mais maladroit et brutal, il précipita les évènements tragiques, selon le récit de Graetz : « A la fête des Tabernacles, le prince, en sa qualité de grand prêtre, devait, conformément à un vieil usage, répandre sur l’autel de l’eau contenue dans une coupe d’argent, comme présage symbolique de fertilité. Afin de bien montrer son mépris pour cet usage des Pharisiens, il répandit l’eau à terre, soulevant d’indignation le peuple massé dans le parvis extérieur. Enflammés de colère et sans réfléchir aux conséquences, celui-ci lança contre Alexandre des cédrats et l’insultèrent, l’accusant d’être indigne du grand pontificat. Le prince, en danger de mort, ne put se sauver qu’en appelant à son secours ses mercenaires étrangers qui se précipitèrent sur les émeutiers. Environ six mille hommes tombèrent sous leurs coups (95). » Alexandre fit poser une barrière autour du parvis des prêtres pour en interdire l’accès au peuple. Désormais, entre le roi et les Pharisiens, c’était la haine. Comme le précise Claude Simon Mimouni (4), cette guerre civile conduisit « de nombreux opposants de ce mouvement à quitter la Judée et à se réfugier en Egypte ».

Malade et épuisé, Alexandre fut contraint de demander la paix aux Pharisiens, qui lui non seulement lui opposèrent une fin de non-recevoir. Mais ils prirent langue secrètement avec l’ennemi, Eukaïros, alors roi de Syrie. Celui-ci marcha vers la Judée avec une armée de 40.000 fantassins et de 3.000 cavaliers. A cette nouvelle, Alexandre marcha à sa rencontre jusqu’à Sichem, avec 2.000 hommes d’infanterie et mille cavaliers. La bataille fut sanglante. Alexandre perdit tous ses mercenaires, mais avant de se réfugier dans les montagnes d’Éphraïm, « il fit mettre en croix, le même jour, 800 de ses prisonniers pharisiens (…) Plus de cinquante mille hommes des deux partis avaient perdu la vie au milieu de ces discordes. » Pour le professeur Schäfer (5), « ce régime de terreur valut à Alexandre le surnom de ‘lionceau enragé’ dans la littérature de Qumran. » A ce moment de faiblesse, la Judée vit son voisin nabatéen l’attaquer à son tour. Graetz : « Le roi des Nabatéens, Obéda (ou Oboda), sortit de Pétra, sa capitale, se jeta à sa rencontre, et l’attira dans un terrain sans routes praticables et coupé de ravins : l’armée  fut complètement exterminée. Seul le prince Alexander Yannai put s’échapper et arriver sain et sauf à Jérusalem (vers l’an 94). Il y trouva ses ennemis, les Pharisiens, qui soulevèrent contre lui la population. Pendant six années (94-89), les révoltes et les luttes intestines se succédèrent. Alexander réprimait les soulèvements à l’aide de ses mercenaires. » La triple défaite de Yannai face aux gréco-syriens, aux Nabatéens et aux pharisiens, le contraignit, écrit Lazario Schallman dans Encyclopedia Judaica, à renoncer au titre de roi, Affirmation que l’on ne retrouve pas chez d’autres historiens. Alexandre reprit ses expéditions dans la contrée transjordanique mais sa maladie empira et il mourut à quarante-neuf ans (en -79). La Judée était alors au maximum de son expansion territoriale. « Il semble, indique Mr Mimouni, que le mouvement essénien ait pris aussi parti contre Alexandre Yannai, dont le régime de terreur trouve un écho dans sa littérature. Par ailleurs, les ressources économiques du royaume s’accroissent considérablement notamment par la multiplication des impôts prélevé sur les territoires nouvellement conquis » (4).

Guerre civile en Judée: Alexandre Yannaï festoie alors que les Pharisiens sont mis à mort (source Gravure de Willem Swidde, 17ème siècle)

La Judée s’est agrandie grâce à la politique de conquêtes effrénée d’Alexandre Yannaï (source Wikipedia)

L’historien israélien (d’origine russe) Victor Tcherikover, auteur d’Hellenistic civilization and the Jews, tente d’expliquer (5) les deux dissidences qu’Alexandre Yannaï dut affronter: « La première, liée au jet des cédrats (etroguim) sur lui au Temple, qui eut pour effet 6.000 morts et la seconde où il dut combattre pendant six ans ses opposants, ce qui produisit 50.000 morts (source Flavius Josephe). Pour lui, cinquante à soixante ans après Judah Maccabée, l’alliance entre le peuple et les Hasmonéens s’écroula. » Selon lui, les distorsions économiques et sociales entre deux fractions de la société expliquent le mécontentement du peuple : alors que les conquêtes hasmonéennes généraient du butin pour les militaires et de l’argent, fruit des ventes d’esclaves, qu’elles provoquaient une augmentation des domaines des propriétaires terriens, le commerce s’intensifiait entre les détenteurs de capitaux et les Grecs. Mais les pauvres gens, les petits agriculteurs déjà largement exploités par les Grecs, voire même exclus de leurs propres terres ne trouvaient pas leur compte dans l’émergence de l’Etat Hasmonéen, observe Tcherikover. Et l’historien de renvoyer les lecteurs sur le Livre d’Enoch où sont dépeintes les haines sociales de l’époque.

Alexandre Yannaï laissa deux fils, Hyrcan et Aristobule. Selon Fabius Josephe, à sa femme, il conseilla sur son lit de mort de faire la paix avec les pharisiens. « Ceux-ci commirent la petitesse de faire du jour de sa mort un jour de fête publique » (Graetz). Mr Mimouni (4) constate enfin que « en imposant la politeia judéenne aux cités conquises, ce roi imite les dynasties hellénistiques qui ont apporté la politeia grecque aux cités proches ou moyennes orientales ».

 

*En Français, Alexandre Jannée

(1) Heinrich Graetz, Histoire des Juifs

(2) Encyclopedia Judaica volume 21

(3) Bohrmann Monette. La Loi dans la société juive. In: Dialogues d’histoire ancienne, vol. 23, n°1, 1997. pp. 9-53; doi : 10.3406/dha.1997.2325 http://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_1997_num_23_1_2325

(4) Simon Claude Mimouni Le judaisme ancien, PUF, 2012

(5) Peter Schäfer, Histoire des juifs dans l’antiquité, éditions du Cerf, mai 1989

(6) Victor Tcherikover, auteur du livre Hellenistic civilization and the Jews, Baker Academic, Grand Rapids, Michigan USA, 2011