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Servile défenseur des intérêts de Rome, Hérode se révèle un tyran sanguinaire honni des Judéens (212)

 

Hérode s’empare de Jérusalem en -37 et met à mort son rival Antigone, peinture de Jean Fouquet (1470-75), Wikipedia

Elu roi de Judée par le sénat romain en 37 avant l’ère actuelle, Hérode a pris le pouvoir, dix ans après être entré dans l’arène publique à la demande de son père pour mater la révolte d’Ezechias. « Roi, allié et ami du peuple romain », il eut un pouvoir illimité au plan interne, mais il ne put mener une politique étrangère autonome, ni imposer un héritier de son choix, juste le suggérer à l’empereur romain. Mais que voulait-il au juste ? « Hérode ne veut pas être comme son père, l’homme de main des Hasmonéens. Il veut établir sa propre dynastie » écrit l’historienne française Marianne Picard (1). Mais l’homme, perçu comme un « parvenu » et un « usurpateur » par les Judéens est assez fin politique pour ne pas agir immédiatement et

brutalement.

N’empêche, Hérode descend de son père Antipater, dont le grand-père fut le premier juif converti par les Hasmonéens. Du côté de sa mère, Cypros, il vient, affirme Flavius Josephe, d’une grande famille d’Arabie, ce qui alimente la critique traditionnelle des épouses étrangères soupçonnées de pousser leur époux juif  à adorer leurs divinités païennes. Cela explique qu’Antigone l’ait appelé « demi juif » (Hemi Ioudaios). Judéen de la dernière heure, il est dès lors regardé avec condescendance par ses sujets judéens. De plus, son origine iduméenne (descendants d’Esau-Edom) ajoute au mépris que lui vouaient les descendants de Jacob. Hérode de par ses origines est donc considéré comme illégitime pour les Judéens. Selon WS Baron, auteur de Histoire d’Israël (2), « le bruit courait que son grand-père avait été un esclave attaché au temple d’Apollon à Ascalon. » Obligé de Rome qui l’a fait roi lors de son passage au sénat, Hérode doit composer entre le ressentiment de la population de Judée à son égard pour les raisons évoquées et les exigences de la capitale de l’empire auquel il a pour lui d’être un habile manœuvrier. Et dans ses démarches diaboliques, rien ne l’arrête. D’abord, il demande à son fidèle Nicolas de Damas de lui établir une généalogie officielle fabriquée de toutes pièces et qui le fait descendre d’une famille revenue de Babylonie avec Zorobabel. Il ne pouvait, comme les Hasmonéens, être souverain politique et en même temps Grand-Prêtre. Raison de plus pour rabaisser la fonction de Cohen Gadol et en faire un instrument de sa politique, un simple fonctionnaire sacerdotal. Mais pour composer avec la dynastie hasmonéenne, il lui faut assurer une transition : marié en premières noces avec l’iduméenne Doris dont il eut Antipater II, il la répudie pour plaire aux Judéens, et épousa ainsi la petite fille d’Hyrcan II, la belle Mariamne I*. Il lui vouera une passion si violente, que suite à des péripéties liées à sa jalousie maladive et sa volonté de la contrôler, il finira par l’exécuter. Avec dix épouses successives, le roi Hérode dut faire rédiger six testaments successifs, au gré de l’évolution de ses relations avec ses fils et filles. Encyclopedia Judaïca (3) nous indique que « de ses 10 femmes, les noms de huit sont connus. Il s’agissait de Mariamne, fille de Boëthus, un prêtre d’Alexandrie, Malthace la Samaritaine et Cléopâtre de Jérusalem. Il avait 15 des fils et des filles par ces femmes. »

En termes de politique intérieure,  « Hérode mène des opérations contre les riches familles aristocratiques qui ont soutenu Antigone Mattathias, le dernier roi de la dynastie des Hasmonéens. Il fait exécuter quarante-cinq chefs des familles les plus importantes du parti hasmonéen, explique Simon Claude Mimouni (4), et confisque leurs biens à son profit. » Vis-à-vis du Sanhédrin, l’instance judiciaire suprême de Judée, il fit montre d’une violence inouïe, comme le conte Encyclopedia Judaica (3) : « Quand en 47 avant l’ère actuelle, il fut nommé par le gouverneur Antipater de Galilée, il écrasa impitoyablement la révolte dirigée par Ézéchias et mis à mort sans procès leur chef et les rebelles. L’imposition de la peine de mort, uniquement de sa propre autorité laïque, conduisit à l’interpellation d’Hérode devant le Sanhédrin à Jérusalem. Il y fut reconnu coupable. Hérode, toutefois, ne fut pas intimidé les juges car il vint, accompagné de gardiens lourdement armés. Mais un membre du Sanhédrin, probablement Shammai, admonesta ses collègues, les réprimanda pour leur lâcheté, et les avertit que toute déviation par rapport à leurs devoirs légaux apporterait finalement leurs propre mort des mains du coupable. À ce moment, les membres du Sanhédrin se ressaisirent et se résolurent à prononcer la sentence. Cependant, Hyrcan II interrompit la session, permettant ainsi à Hérode de se glisser hors de la ville et de s’échapper vers la Syrie romaine où le gouverneur romain le nomma gouverneur de Cœlé-Syrie à Samarie. » Un compte rendu de l’affrontement entre Hérode et le Sanhédrin est conservé dans l’histoire talmudique (Sanhedrin 19 a) où, cependant, l’incident est attribué à Alexandre Yannai. » Peu de temps après, Hérode « fit exécuter les 41 membres du Sanhédrin dont il confisqua les biens » (3) et il priva l’institution « de tout pouvoir et la transforme en conseil religieux ».

La vie d’Hérode fut entachée de tragédies et de meurtres incessants. Pour affaiblir le Grand-Prêtre, le vieux Hyrcan III (82 ans) qu’il fait revenir en payant la rançon exigée par les Parthes, et cédant aux pressions de sa sœur Salomé, Hérode nomme Aristobule III, son jeune beau-frère. Mais il prend vivement ombrage de sa popularité immédiate et monte un stratagème pour le faire noyer (en -35) dans une piscine de Jéricho. Pris dans une mécanique meurtrière, il fait tuer aussi Hyrcan III. Sa sœur Salomé invente de toutes pièces des complots contre lui pour mieux le contrôler. Hérode massacre un à un les membres de sa famille d’origine hasmonéenne. Il n’hésite pas à franchir l’inimaginable, à mettre à mort ses propres enfants. Ce qui fit dire à l’empereur romain Auguste : « Mieux vaut être le porc d’Hérode qu’un de ses fils ». Paranoïaque, il voit partout des complots et fait assassiner tout suspect de médisance ou d’actes lui déplaisant. Pour cela, il crée tout un réseau d’informateurs chargés d’être partout et de lui rapporter des propos qu’on dit de lui. Comme l’indique le chercheur Emmanuel Pichon (5), dans un article sur les vices chez Flavius Josephe, Hérode agit « par peur de perdre sa place et tue tous les membres de la famille royale qui peuvent le gêner. » C’est pourquoi il exigea  de chacun de ses sujets un serment de fidélité.

Jouant avec finesse et diplomatie, le diabolique roi déjoue les écueils des relations avec Rome, qu’il arrive à manipuler quand il est convoqué, plus qu’une fois, pour s’expliquer sur tous ses crimes. A Rome, après l’assassinat de Jules César (né en -100, mort en -44), c’est l’ère des triumvirats. Antoine, Octave et Lépide dominent la scène d’une main de fer et se partagent le monde. Bientôt, seul reste à bord Octave qui prend le nom d’Auguste et devient le premier empereur romain. Très habile avec les dignitaires romains, Hérode sait leur prodiguer compliments, cadeaux et richesses. Ayant maintes fois prouvé à chacun d’eux sa fidélité à Rome, il arrive chemin faisant à leur grignoter çà et là des territoires qui lui permettent d’agrandir ses terres de contrôle: Samarie, Idumée, Galilée, Golan. L’empereur Auguste y rajoutera quelques territoires de Syrie du sud : Trachonide, Auranitide, Gaulanitide, Batanée. Hérode a donc fait agrandir le royaume de Judée bien au-delà de la stricte région judéenne jusqu’à se rapprocher des dimensions de l’Etat hasmonéen, avant que Pompée ne le rétrécisse. Ce faisant, il augmente la masse de ses contribuables et donc la masse des impôts qu’il collecte. Ses relations difficiles avec le peuple judéen n’ont pas empêché Hérode de reconnaître la valeur militaire des soldats du pays comme le rappelle WS Baron (2) : « On les avait beaucoup recherchés comme soldats depuis des siècles. Hérode lui-même n’avait-il pas engagé des soldats juifs babyloniens auparavant incorporés par le gouverneur romain de Syrie, C. Sentius Saturninus ? »

La Judée était certes en paix mais Hérode recourait systématiquement à la violence pour supprimer un opposant politique ou un concurrent éventuel. Mais Hérode n’était pas que violence. L’historien Mimouni indique qu’il « s’est appuyé sur le parti des sadducéens, tout en entretenant des relations avec les pharisiens et les esséniens. » Avec les pharisiens, les relations ont été ambigües : s’ils ont tous été contraints de prêter serment d’allégeance, certains en ont été exemptés. Et deux sages –Abtalion et Shemaya- appelèrent à se soumettre à Hérode. Avec les Esséniens, les relations auraient été excellentes puisqu’ils ont tous été exemptés du serment d’allégeance. Par ailleurs, intervenant devant ses troupes en -31, suite au tremblement de terre qui avait vu l’entrée de troupes arabes sur le sol judéen en vue de pillages, Hérode tient un discours consensuel et patriotique, comme un « roi juif » en disant « nous » : « Nous avons appris les plus belles de nos doctrines et les plus saintes de nos lois par l’intermédiaire des messagers de Dieu, etc », selon Christian-Georges Schwentzel, une formulation qui atteste qu’Hérode savait manier la langue du pays et se faire patriote, quand il le fallait. En tout cas, il voulait s’inscrire dans la continuité historique du pays du roi David et du roi Salomon,  un peu comme s’il « était le restaurateur de la grandeur passée d’Israël » et peut-être aussi pour flatter le sentiment national de la population. Le même auteur raconte qu’Hérode à la recherche d’argent pour la construction d’un mausolée à la mémoire du roi David, chercha à pénétrer dans le lieu où il repose. Mais constatant que deux de ses gardes qui le devançaient étaient tombés foudroyés par une flamme à l’entrée, il renonça à son projet.

 

Hérode, un roi animal ?

Selon le chercheur Emmanuel Pichon (4), Hérode n’est pas loin de l’animalité : « Sa cupidité est éclatante, en particulier quand il reprend Jérusalem à Antigone, il vole les meubles, l’or et l’argent des riches ». Le jugement du chercheur est sévère : « Hérode arrive en première ligne des tyrans des Antiquités. Nombreux sont les notables juifs qui le prennent en haine à cause de ses outrages. Les habitants de Gadara se plaignent auprès d’Auguste de ses violences, c’est-à-dire de pillages et de destructions de temples. Les Juifs semblent blessés de cet orgueil quand le roi légifère à l’encontre des lois ancestrales. Archélaos, lui succédant, remercie les Juifs de ne pas lui tenir compte des excès de son père. Cette violence du roi est même comparée à celle d’une bête sauvage. Il atteint le comble de la démesure à la veille de sa mort : se sentant mourir, il se plaint des outrages perpétuels des Juifs à son égard et décide de faire exécuter tous les notables pour que sa mort soit vraiment pleurée. » De tels ordres font dire à Josèphe qu’il n’y a rien d’humain dans le caractère d’Hérode. » Et plus loin : « Dans la notice funèbre d’Hérode, Josèphe relève trois traits de caractère, sa cruauté, ses colères, son injustice : c’était un homme d’une cruauté égale envers tous, soumis à la colère, rebelle à la justice (…) Hérode ne fut pas un roi mais le plus cruel des tyrans. L’accusation est sévère car l’histoire juive est pleine de tyrans. Dans les Antiquités, Josèphe dénonce encore ces atrocités, dignes de toutes celles des tyrans réunis, et les autres qu’il inventa. Il évoque une liste de crimes dressée par des notables juifs  qui accusent Hérode d’exécutions, de tortures, qualifiées d’inouïes dans l’histoire, et de destructions de ville. »  Pichon affirme qu’il « a rempli la nation de pauvreté et de la plus extrême iniquité » : vexations injustes de ses officiers, violences d’ivrogne sur des jeunes filles et des femmes, « une bête sauvage ». (…) Il fait noyer le jeune Aristobule, frère de Mariamme, âgé tout au plus de dix-huit ans et n’ayant revêtu la grande prêtrise qu’une seule année. Josèphe dépeint l’immense chagrin de la mère, chagrin partagé par la ville entière. Ce deuil général rend l’auteur du meurtre encore plus haïssable. Après le jeune Aristobule, Hérode fait mourir Hyrcan. »     

Le chercheur Pichon emprunte à Flavius Josephe le récit de la descente aux enfers d’Hérode : «  A partir de ce moment, la maladie gagnant tout son corps, les souffrances les plus variées devinrent son partage. La fièvre n’était pas violente, mais il éprouvait une démangeaison insupportable de toute la surface du corps, de continuelles douleurs d’entrailles, un oedème des pieds, tel celui d’un hydropique, une tumeur du bas-ventre et une gangrène du sexe qui engendrait des vers, en plus, de l’asthme, des étouffements et des spasmes de tous les membres. Tous ces maux affectent la partie inférieure du corps, les pieds, le sexe, le bas-ventre, les entrailles et la peau, c’est-à-dire des parties non nobles. La conclusion arrive par la bouche de personnes inspirées : Dieu punit Hérode parce qu’il a tué les professeurs responsables de l’affaire de l’aigle d’or. Ainsi s’en va Hérode vers la mort. Le récit des Antiquités est encore plus explicite, dès l’introduction du passage, Josèphe donne la raison de l’aggravation des maux : « Dieu réclame justice de ses sacrilèges (AJ, XVII, 168). »

 

*Marié en premières noces à l’iduméenne Doris, Il épousa ensuite Mariamme I, l’hasmonéenne puis Mariamme II, fille du grand-prêtre Simon Boethos, puis encore la Samaritaine Malthaké qui lui donnera Archéléos et Hérode Antipa et enfin Cléopâtre de Jérusalem qui enfantera Philippe II.

 

(1) Marianne Picard, Juifs et judaïsme, Pacej, Editions Polyglottes, 1987)

(2) WS Baron, Histoire d’Israël, Quaridge, PUF, juin 1986

(3) Encyclopedia Judaica, Deuxième édition, tome 935

(4) Christian-Georges Schwentzel, Hérode le Grand, Flammarion, 2011

(5) Pichon Emmanuel. Les vices chez Flavius Josèphe ou le retour à l’animalité. In: Bulletin de l’Association Guillaume Budé, n°2,2004. pp. 111-141; doi : 10.3406/bude.2004.2166 http://www.persee.fr/doc/bude_0004-5527_2004_num_1_2_2166