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Salomé Alexandra apaise les querelles et lance des réformes religieuses avec Ben Tabbaï et ben Schétach (207)

Après le tumulte des hommes, la paix et la sérénité apportée par une femme, à l’intérieur par la concorde civile et à l’extérieur par l’arrête des affrontements : Alexandra Salomé, appelée en hébreu SchlomTsion, a été la seule reine juive de l’antiquité (durant neuf ans, de -76 à -67 avant l’ère commune). Elle était l’épouse d’Aristobule I, puis ce dernier décédé (en -103) sans laisser de descendant, de son frère Alexandre Jannée, selon la loi du lévirat prescrite pour la veuve du frère défunt sans enfant. A la mort de son premier époux, elle libéra son frère Alexander Jannée emprisonné, qu’elle épousa après son accession au trône. Celui-ci fut donc roi par accident et la reine resta à ses côtés jusqu’à la fin de son règne de vingt-sept ans.

L’historien Claude Simon Mimouni (1), commente : « Il est exceptionnel de voir une femme porter seule le titre royal alors qu’il existe des héritiers mâles et majeurs ». Alexandra qui tint profil bas cependant pendant le règne de son deuxième époux, et lors de sa cruelle persécution des pharisiens alors même que son frère Simon ben Sheṭaḥ était un des leaders de ce parti. Sur son lit de mort, Alexandre remit le pouvoir non à ses fils, mais à son épouse, Alexandra. Selon Jewish Encyclopedia, sous la plume de Louis Ginzberg (2), « ce dernier acte politique du roi était le plus sage d’entre eux ». En effet la reine se révéla un trésor de tact et de diplomatie. « Elle réussit surtout à apaiser pacifiquement les dissensions internes du royaume, sans nuire aux relations de l’Etat juif au monde extérieur. Elle reçut les rênes du gouvernement et ouvrit des négociations avec les chefs des Pharisiens qui lui donnèrent l’assurance quant à son avenir politique. » Elle accorda une sorte d’amnistie aux centaines de pharisiens emprisonnés par son cruel mari, Alexandre, avait envoyé languir en prison ou en exil (en Egypte). Elle installa comme souverain sacrificateur, son fils aîné, Hyrcan II, un homme entièrement dévoué aux Pharisiens.

Et le Sanhédrin fut réorganisé selon leurs désirs. Selon Jewish Encyclopedia (2), « cet organe jusqu’alors, une sorte de chambre des Lords de l’aristocratie judéenne (…) devint une Cour suprême pour l’administration de la justice et des affaires religieuses, aux mains des pharisiens. »  Pour l’historien Heinrich Graetz (3), Siméon ben Schétach, son frère jouissait alors de la plus grande influence. « Dès cette époque, il fut le principal personnage parmi les Pharisiens. Il devint président (nassi) du Grand Conseil, dignité, qui fut ôtée au grand prêtre, mais Siméon ben Schétach appela à ce poste Juda ben Tabbaï, qui séjournait à Alexandrie et entreprit avec lui de réorganiser le Conseil supérieur, de réformer l’administration de la justice, de rétablir l’autorité ébranlée des lois religieuses, de développer l’enseignement. » Graetz poursuit : « On les appelle les restaurateurs de la Loi, qui ont rendu à la couronne (de la Thora) son antique éclat. Ils commencèrent par épurer le Grand Conseil en en expulsant les Sadducéens. Le code pénal, qu’ils avaient introduit comme supplément aux lois pénales du Pentateuque, fut abrogé et, à sa place, les lois traditionnelles remises en vigueur. » Les procédures judiciaires furent raffermies. Ben Tabbaï disait ainsi, toujours selon Graetz: « Tant que les accusés sont encore devant le tribunal, tu peux les considérer comme des coupables mais quand ils se sont retirés, ils doivent paraître des innocents à tes yeux. » Les rites furent réformés conformément aux exigences pharisiens et les procédures de la vie civile revues de fond en comble.

Ainsi contre les divorces, le Grand Conseil publia une ordonnance contraignant l’époux à remettre à la femme un contrat de mariage (kétoubah) lui assurant un douaire garanti par la totalité de ses biens. Autre réforme : l’enseignement public. Dans toutes les villes importantes, des écoles supérieures furent créées pour les jeunes gens au-dessus de seize ans. La fête des libations d’eau sur l’autel, que le roi Alexandre avait profanée avec mépris, fut célébrée par des réjouissances publiques et devint une fête populaire : Simchat Bet ha-Shobéha. Le Grand Conseil décida enfin que tous les Israélites (y compris les prosélytes et les esclaves affranchis) auraient à payer un impôt annuel d’un demi-sicle. Graetz : « Aussi le temple de Jérusalem passa-t-il pour le sanctuaire le plus riche et devint-il souvent un objet d’envie.»

Mais la gouvernance des pharisiens ne se déroula pas sans arrière-pensée, règlement de comptes ou combat d’arrière-garde. Graetz : « Le zèle déployé pour rehausser l’autorité de la Loi et pour arracher les Sadducéens à leur esprit d’opposition fut si grand, que Juda ben Tabbaï fit exécuter un jour un témoin qui avait été convaincu de faux témoignage dans une accusation capitale. Il voulait réfuter en acte l’opinion des Sadducéens sur la question. Mais il éprouva un si profond repentir d’avoir commis un meurtre juridique, qu’il renonça aussitôt à ses fonctions de président. (…) Siméon ben Schétach occupa alors la présidence du Conseil, sans baisser la garde contre ceux qui transgressaient la Loi. (…) Mais ses adversaires produisirent deux faux témoins qui accusèrent son fils d’un crime digne du dernier supplice. Celui-ci fut en effet condamné à la peine de mort. »

On le voit : si Sadducéens et pharisiens ne luttaient plus physiquement entre eux, la guerre idéologique n’était pas finie et le combat se déplaçait aussi sur les rites religieux et le terrain judiciaire. Graetz : « La sévérité du tribunal pharisien s’exerça aussi sur les chefs des Sadducéens » dont certains avaient conseillé à Aristobule le massacre des huit cents Pharisiens. Ces chefs expièrent leur crime par la mort. Les autres se tournèrent vers Aristobule, le second fils de Salomé, qui se fit leur protecteur et vers la régente, qui « choisit les plus méritants pour en faire les gouverneurs de ses places fortes ». D’autres « menacèrent d’aller offrir leurs services à Arétas, le roi des Nabatéens, ou aux princes syriens. »

Certes la reine renforça l’armée (dont elle doubla la taille) et les nombreux lieux fortifiés, précise Jewish Encyclopedia où Isaiah Gafni écrit que « les pharisiens lui avaient demandé de ne pas poursuivre les campagnes militaires » (3). Les monarques voisins en étaient impressionnés et la régente sut, ce faisant, développer ses relations internationales. Mais l’absence d’homme fort à la tête de la Judée suscitait l’envie chez les voisins, nous dit Graetz : « Tigrane, roi d’Arménie, qui commandait à la Syrie presque entière, songea à soumettre à sa puissance tous les pays qui avaient appartenu à ce royaume. » Malgré les présents envoyés par la régente pour l’amadouer, il fit le siège de la ville d’Acco en -70. Quand la menace se fit sentir, elle envoya des troupes dirigées par Aristobule combattre ces nouveaux agresseurs à Damas, alors occupée par les Nabatéens, sans que cette intervention ne soit concluante.

Mais déjà l’empire romain affichait sa présence en Orient. Il suffit que Rome manifesta son mécontentement pour que le roi d’Arménie renonce à ses projets. La régente s’éteint alors que déjà les combats reprenaient entre les frères ennemis. Jewish Encyclopedia nous rappelle la légende rabbinique de la prospérité de la Judée sous Alexandra : « Au cours de son règne, comme une récompense pour sa piété, la pluie tombait uniquement sur les nuits de Sabbat (vendredi) pour que la classe ouvrière ne subisse aucune perte liée à la pluie qui tombe pendant leur temps de travail. La fertilité du sol était si grande que les grains de blé étaient plus grands que les haricots, l’avoine aussi grand que les olives et les lentilles aussi grandes que la somme des deniers or. » Jewish Encyclopedia nous précise encore que « les derniers jours de son règne ont été tumultueux, son fils Aristobule I cherchant à s’emparer du gouvernement et seule sa mort l’a sauvée d’être détrônée par son propre fils. » L’historien allemand Peter Schäfer écrit que « le danger par moments bin menaçant d’une invasion du roi arménien Tigrane fut écarté lorsque Lucullus le vainquit en -69 ».

Et pourtant cette « reine pieuse », comme l’a souligné Flavius Josephe dans les Antiquités Juives, bien qu’encensée dans le Talmud, est l’objet d’un mépris et d’insultes dans les Rouleaux de la mer morte. Comme le rappelle l’historien Kenneth Atkinson (4), interviewé par James Wiener dans Ancient History (22 janvier 2013), Alexandra Salomé, seule femme mentionnée explicitement dans ces écrits (Nahum Pester), elle y est qualifiée de « prostituée » et de femme de petite vertu, probablement pour avoir remis en selle le parti pharisien, qualifié par les Esséniens selon Encyclopedia Judaica (volume 21), de « ceux qui recherchent les choses lisses ».

 

  • (1) Claude Simon Mimouni Le Judaisme ancien, PUF, 2012
  • (2) Jewish Encyclopedia, http://www.jewishencyclopedia.com/articles/1167-alexandra
  • (3) Heinrich Gretz, Histoire des Juifs
  • (4) Encyclopedia Judaica 2ème édition, Volume 17, p 695
  • (5) Kenneth Atkinson en 2013 : http://etc.ancient.eu/interviews/the-forgotten-ancient-queen-salome-alexandra-of-judea/