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Ptolémée II d’Egypte fait traduire la Torah en Grec par 72 sages juifs (181)

Une légende raconte qu’un roi grec voulait vérifier que, comme le prétendaient ses sujets juifs, la Torah était d’origine divine. Il la fit traduire séparément par 72 lettrés qui livrèrent tous un texte identique, preuve de leur inspiration divine.

Texte grec de la Bible des Septante

Texte grec de la Bible des Septante

La Torah fut effectivement traduite en Grec par des sages de Judée en 281 avant l’ère  commune, en réponse à une demande du roi grec d’Egypte, Ptolémée II (-283à -246). A l’origine, une double volonté : concentrer à la Bibliothèque d’Alexandrie tout le savoir humain et comprendre l’attachement des Judéens à la Torah. L’historien américain d’origine autrichienne, Salo W Baron, nous affirme qu’en ces temps, « le peuple juif et sa religion devinrent le sujet d’une controverse brûlante » (1, p 249), qu’« Alexandre incitait les juifs à s’établir dans des conditions favorables dans la capitale égyptienne nouvellement fondée et qui portait son nom (1 p 251), que les Juifs, spécialement dans la dispersion, tendirent de plus en plus à adopter le grec comme langue maternelle (1 p 251) ». De plus, à l’époque nous dit Baron, certains Grecs étaient si curieux des pratiques juives qu’ils en devinrent «craignant-Dieu» et finirent par suivre les Sept lois Noachiques.

A l’époque, de nombreux Juifs étaient déjà présents en Egypte et pas seulement à Elephantine à la frontière avec l’Ethiopie (voir notre article « Une colonie judéo-araméenne vécut en Egypte avec son temple, avant sa destruction par une émeute religieuse-172). Selon Amaury Pétigny, auteur d’un article paru dans Tsafon (2) des indices archéologiques le prouvent : « La céramique d’origine palestinienne découverte sur plusieurs sites de Basse Egypte (Tell Defenneh, Kafr Ammar, Tell el-Herr, Saqqarah, Tell Tebilla), atteste la présence de Judéens plus au nord ».

Un ou deux siècles avant le début de l’ère commune NDLR), affirme Pétigny, les Judéens étaient doublement divisés  entre ceux qui choisirent, « sur la foi du témoignage d’Hécatée d’Abdère, de suivre, après la bataille de Gaza (312 av. J.-C.), le prêtre Ézéchias en Egypte, suite à la confrontation de Ptolémée Ier Sôter et de Démétrios Ier Poliorcète, fils d’Antigone le Borgne » et ceux qui « ceux partirent vers le Nord et les cités phéniciennes. » Résultat : près de cent mille juifs quittèrent le pays pour rejoindre l’Egypte, selon la lettre d’Aristée, sans que l’on sache combien choisirent cette voie de plein gré et les personnes déportées par les nouveaux conquérants. Sans oublier « 30 000 autres conscrits au sein de l’armée de Ptolémée et de la vente des femmes et des enfants comme esclaves. »

Trois hypothèses sont avancées par le chercheur Pétigny sur les raisons de cette demande grecque sur la base des travaux de l’historienne américaine Nina L Collins (3): « Initiative royale ? « La date de la traduction établie à partir d’une confrontation des sources, soit 281 av. J.-C., tomberait bel et bien en plein règne de Ptolémée II, comme l’affirment Josèphe (AJ XII, 36. 48) et le Pseudo-Aristée (I, 10) ; l’implication de Démétrios de Phalère (…) dans la traduction, aurait été une condition sine qua non à l’entreprise. » Une traduction destinée aux non-Juifs ? « Le cadre de la traduction, le Muséion, (…) aurait disconvenu aux usages juifs (usage cultuel dans les synagogues). » Opposition des Juifs à la traduction ? Le chercheur trouve nombre de raisons l’explicitant : « La lettre d’Eléazar, en désaccord avec la méthode de la traduction, à Ptolémée II ; la « clause » de libération des esclaves, (…) sous réserve d’une coopération pleine et entière des Juifs de Judée, et qui put avoir un coût élevé pour Ptolémée II ; le fait que ce ne furent pas les chefs de la communauté mais la multitude (to plêtos) qui exigea une copie du texte ; les difficultés à faire coïncider la stricte règle deutéronomique (Deut. IV, 2 ; XII, 32) : « Vous n’y ajouterez rien ni ne retrancherez rien […] », reprise par le Pseudo-Aristée et Philon, avec la traduction et la copie du texte ; le rejet de la théorie légaliste de J. Mélèze-Modrzejewski ; la tradition juive postérieure, très virulente vis-à-vis de la traduction (…); l’absence de targumim antérieurs à la Septante. »

Collins commente curieusement La lettre d’Aristée : « Il y a de nombreuses répétitions suspectes du nombre 72. 72 traducteurs se sont vus poser 72 questions à un banquet de sept jours offert par le roi. Ces 72 traducteurs ont traduit le Pentateuch en 72 jours. » Et plus loin : « Sont aussi décrits les nombreux coûts liés à la traduction : cadeaux aux traducteurs et au Temple de Jérusalem et la libération de plus de cent mille esclaves juifs dont des soldats de métier. Ces histoires peuvent-elles être vraies ? Qui dépenserait des sommes aussi fabuleuses pour traduire un livre ? Un roi libérerait-il ses esclaves et ses soldats uniquement pour un livre ? » Il semble que le chercheur, malgré le savoir accumulé sur cette question, n’ait pas bien évalué le poids de la Thora dans l’histoire et dans l’éclosion ensuite des nouvelles religions.

Salo Baron rappelle la situation critique à l’époque des Juifs d’Egypte: « Après un siècle ou deux, ils avaient à ce point perdu la maîtrise de la langue hébraïque qu’une traduction de leurs Ecritures, en grec, devint une nécessité impérative même pour l’usage de la synagogue » (1 p 252).

L’historien Christian Yohanan Lambert (5) nous précise que la traduction eut lieu à l’île de Pharos, que les traducteurs venus de Jérusalem (ou des lettrés d’Alexandrie selon d’autres sources), chacun traduisant seul le même texte, représentaient tout Israël car six traducteurs par tribu (12) donnent 72.

Selon une enquête de la Pléiade dont Jean-Marie Brandt dresse une synthèse (6) datée du 20 juin 2010 (« L’initiative de Ptolémée (…) amena à la Bibliothèque jusqu’à 700.000 pièces. Le tout fut détruit dans des circonstances non élucidées à ce jour : on parle de la rivalité entre César et Pompée, des Edits de Théodose (391), de la conquête omeyade. S’il est certain que la rivalité des deux Romains a contribué à faire enlever une partie importante de la bibliothèque (70.000 volumes), les Edits de Théodose, avec ce qu’ils ont comporté de massacres et de destructions aveugles de tout ce qui sentait le paganisme, nous paraît l’hypothèse la plus plausible. »

(1) Salo W Baron, Histoire d’Israël, Quadrige, PUF, 1986

(2) La Bibliothèque d’Alexandrie et la littérature judéo-hellénistique, Amaury Pétigny (Doctorant, EPHE IVe Section – Paris) Paru dans TSAPHON – Revue des Etudes Juives du Nord 56 (2008)

(3) L. Collins, The Library in Alexandria and the Bible in Greek, Suppl. VT 43, Leyde/Boston/Cologne, 2000, chap. V, « Who wanted a translation of the Pentateuch in Greek ? » Collins observe : « Loin d’exiger une traduction en grec, il existe des preuves que des Juifs se sont opposés à cette traduction ».

(4) Mélèze-Modrzejewsk a développé une théorie légaliste par laquelle connaître la loi juive était nécessaire au gouvernant grec en particulier parce que ces administrés juifs recouraient aux tribunaux lagides, les dikasteria. J. Mélèze-Modrzejewski, Les Juifs d’Egypte de Ramsès II à Hadrien, Paris, 1997

(5) Christian Yohanan Lambert, Au commencement la Bible hébraïque, Editions Desclée de Brouwer, 2005

(6) Enquête de la Pléiade, Synthèse, cahier 001, 18 juin 2010