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Païens, les Grecs professent un antijudaïsme religieux fondé sur le mépris (187)

A l’aversion du païen envers le religieux, à l’hostilité envers un peuple qui vit séparément des autres, vont venir se rajouter d’une part des racontars sordides sur la sortie d’Egypte et d’autre part, une autre série de griefs : celle liée aux droits des Juifs à vivre selon leurs coutumes dans un environnement qui n’est pas le leur.

lovsky-antisemitisme-et-mystere-d-israel« La haine du Juif était profonde parmi les masses de l’orient hellénique, constatait Salo W Baron, auteur de la monumentale Histoire d’Israël, PUF, 1986. Dans de grandes villes comme Alexandrie ou Antioche, les Juifs étaient considérés comme des étrangers qui aspiraient à dominer le reste de  la population par la vertu de leur nombre, de leur opulence et de leur solidarité » (…) « En Egypte surtout, les vieilles animosités étaient encore aggravées par la situation équivoque des Juifs placés entre les minorités successives des conquérants et la majorité indigène opprimée ». L’histoire de l’exode des Hébreux froissait « la susceptibilité nationale des Egyptiens et bientôt celle de leurs maîtres hellénistiques ».

Au départ, les dirigeants grecs étaient pourtant bien disposés à l’égard des Juifs, nous indique l’historien Giovannini Adalberto, de Genève, dans un article remarqué (2). Les Ptolémées les invitèrent même à s’installer en Egypte et les Séleucides leur confirmèrent des privilèges dont ils bénéficiaient. Les Juifs étaient attirés par l’hellénisme et la culture grecque tout en voulant rester fidèles à leurs principes religieux. Que s’est-il donc passé pour que le fossé se creuse entre eux et que Grecs et Judéens s’affrontent, d’abord en parole, puis par des écrits et enfin, en faisant couler le sang ?

Pour Giovannini Adalberto, les Juifs de l’Egypte antique ne sont pas, dans ces temps antiques, économiquement privilégiés. Majoritairement, ils sont « de condition modeste, mercenaires, artisans, souvent fils ou descendants d’esclaves. » Alors comment cet antijudaïsme était-il motivé ? « Cet antijudaïsme est fondamentalement culturel et religieux dans le sens que la religion juive imposait à ses adeptes un mode de vie différent que les non-Juifs ne pouvaient ou ne voulaient pas comprendre. » Ce mode de vie reposait sur des principes fondamentaux de la religion juive: le respect du sabbat, les prescriptions alimentaires, l’interdiction de mariages entre Juifs et non- Juifs « qui ont valu aux Juifs la réputation de misanthropie, de sectarisme et d’intolérance dont parlent constamment les textes antiques relatifs aux Juifs. »

Dans le livre de Fadiey Lovsky, historien protestant français, Origène (hellène d’Alexandrie qui devint exégèse biblique) reconnaît son ignorance de l’histoire et de la religion juive (3) : «Ce n’est que maintenant qu’on entend le nom de Moïse, qui auparavant était enfermé dans les étroites limites de la Judée. Personne parmi les Grecs ne le mentionne ». L’ignorance et la propension de ces lettrés grecs aux ragots de bas étage est éclatante. Fadiey Lovsky historien protestant français (1914-1955) nous en donne des exemples : « Un certain Damocrite veut que les Juifs adorent une tête d’âne en or : « Tous les sept ans, ils capturaient un étranger, l’amenaient dans leur temple et l’immolaient en coupant ses chairs en petits morceaux. Si Damocrite est antérieur à Apion, si le texte n’a pas été remanié, il faut saluer en lui le premier témoin du «crime rituel ». (…) Apollonius Molon, autre stoïcien de Rhodes, composa sur les Juifs un traité, aujourd’hui perdu, qui devait provoquer la réfutation vigoureuse de Josèphe. (…) Strabon pense que les Juifs sont gouvernés, depuis Moïse, par des dégénérés (…) Plutarque raconte (peut-être d’après les sources de Tacite) que les Juifs honorent l’âne, insinue qu’ils vénèrent le porc, et manifeste son mépris envers eux en écrivant : «Les Juifs attaqués un jour de sabbat, assis dans leurs habits sordides… restèrent enveloppés dans leur superstition comme dans un filet.» Porphyre, qui prend enfin connaissance de la Bible, parle dédaigneusement de «la pauvreté des écritures judaïques».

Le refus de la différence que les Juifs introduisaient dans le monde antique, que ce soit en termes religieux ou de mode de vie, prit à certains moments, une forme violente. Pourtant, soucieux de s’ouvrir à tout le savoir humain, les Grecs avaient, avec les Ptolémées, produit la Septante, mais ils avaient aussi créé une atmosphère d’hostilité à l’endroit de ce peuple pour ses différences religieuse et de mode de vie.

L’introduction à La Bible grecque des Septante, publiée en France en 2000 (4), ne manque pas de revenir sur « l’hostilité envers les Juifs » qui s’est manifestée très tôt dans l’antiquité sous forme violente notamment avec le saccage en -410 du sanctuaire juif d’Eléphantine (près d’Assouan), et plus tard sous forme littéraire, avec « Manéthon, au IIIème siècle, Lysimaque, de date incertaine, Chairémon et Apion, au Ier siècle de notre ère. Vers 300, Hécatée d’Abdère reproche aux Juifs leur insociabilité, leur amixia. D’autres auteurs stigmatisent l' » athéisme  » des Juifs. Des fables circulent sur leur compte, notamment celle qui fait descendre les Juifs des lépreux expulsés d’Égypte par les pharaons. »  Cette antipathie se transforme quelque fois en volonté manifeste de détruire : « Maccabées III raconte l’histoire de Juifs entassés sur l’hippodrome (aux fins dit-on de recensement NDLR) : on lâche sur eux des éléphants (préalablement saoulés à dessein NDLR); mais un miracle les sauve. Il s’agit ici d’un pogrom évité de justesse. Il a eu lieu soit sous Ptolémée IV Philopator (222-205), soit sous Ptolémée VIII Évergète II dit Physcon (145-116). (…)  Mais ce n’est qu’en 37 de notre ère, sous Caligula, qu’eut lieu le premier véritable pogrom, dont Philon nous a laissé le récit (Contre Flaccus). »          

Les éléphants des troupes royales sont drogués puis incités à piétiner les Juifs. Mais ils se retournent contre leurs maîtres

Les éléphants des troupes royales sont drogués puis incités à piétiner les Juifs. Mais ils se retournent contre leurs maîtres

        

Nombre d’auteurs classiques ont professé à l’endroit des Juifs des propos hostiles. Salo W Baron prend comme exemples Sénèque (1-65) qui exprima le vieux grief  à l’égard du peuple juif : « Les coutumes de cette nation très criminelle sceleratissimae gentis ont pris une telle force qu’elles sont à présent reçues en tous pays ». « D’autres adversaires des Juifs pensaient que » la faiblesse politique des Juifs prouvaient leur infériorité religieuse ». Apion disait : « Les Juifs ne possèdent aucun empire mais sont plutôt les esclaves de telle nation puis de telle autre ».

Fadiey Lovsky, historien protestant français (1914-1955) a dressé un bilan accablant de ce qu’il appelle improprement l’antisémitisme hellénique. Dans un livre publié en 1955, Antisémitisme et mystère d’Israël, il rappelle d’abord que le livre Antiquités judaïques de Flavius Josephe, écrit en grec est destiné aux Grecs «pour nous réconcilier les autres peuples en déracinant les haines implantées parmi les sots chez eux comme chez nous». De la guerre des mots, des paroles de mépris à la guerre tout court, il n’y a qu’un pas à sauter. A en croire Lovsky, Posidonius d’Apamée (qui vivait, il est vrai un siècle après son récit) raconte que vers -130, Antiochus VII Sidétès recevait de son entourage de belliqueux conseils : «La plupart des amis d’Antiochus [VII] étaient d’avis qu’il fallait s’emparer de la ville de vive force, et anéantir complètement la race juive : car seule de toutes les nations elle refusait d’avoir aucun rapport de société avec les autres peuples, et les considérait tous comme des ennemis. Ils lui représentaient que les ancêtres mêmes des Juifs, hommes impies et haïs des dieux, avaient été chassés de l’Egypte entière. Couverts de lèpre et de dartres, ils avaient été, comme des êtres maudits, rassemblés et jetés hors des frontières afin de purifier la contrée.» Tacite (58-120) ignorait tout de l’histoire préexilique d’Israël, tout comme Hécatée (4ème siècle-3ème siècle avant l’ère commune).

Lovsky poursuit : « Les griefs d’Apion (…) peuvent être tenus pour une véritable somme de l’antisémitisme : la lèpre rend compte de l’origine des Juifs – le sabbat perpétue la mémoire d’un épisode honteux : «Ayant marché pendant six jours, [les Juifs] eurent des tumeurs à l’aine et pour cette raison ils instituèrent de se reposer le septième jour… et ils appelèrent ce jour le sabbat»; – les Juifs manifestent un particularisme religieux qui représente un danger permanent à cause de leurs tendances séditieuses ; ils adorent une tête d’âne. Mieux encore, Apion est le premier propagateur connu de la fable du meurtre rituel : à l’en croire, les Juifs «s’emparaient d’un voyageur grec, l’engraissaient pendant une année, puis conduisaient cet homme dans une certaine forêt, où ils le tuaient ; ils sacrifiaient son corps suivant les rites, goûtaient ses entrailles, et juraient, en immolant le Grec, de rester les ennemis des Grecs…». C’est ce qu’un Juif qu’on engraissait dans le Temple aurait révélé à Antiochus Epiphane quand il y pénétra… Josèphe reproche à Apion d’avoir inventé ce que notre expérience moderne peut appeler d’antiques Protocoles des Sages de Sion. »

Flavius Josephe écrivit Contre Apion peu après 95 (après l’ère commune) pour combattre les propos dictés par la haine, l’ignorance et la malveillance. « Les accusations nées en terre d’Egypte, et dont Apion s’est fait le propagateur jusqu’à Rome ont porté l’antisémitisme alexandrin au premier rang de toutes les haines rencontrées par les Juifs dans l’antiquité, et probablement inspiré Tacite et l’innombrable postérité de celui-ci. Dès lors, les Juifs sont coupables de conspiration politique, d’impureté, de lèpre, de sacrilège systématique, de profanation religieuse, d’athéisme (…) Apion, Apollonios Molon et autres Grecs d’Alexandrie, quand ils font la guerre aux Juifs, ne connaissent guère d’autres armes que l’injure et la grosse plaisanterie», remarquait un historien.

L’hostilité anti-juive prenait aussi parfois sa source dans des conflits sociaux : Baron souligne que « certains Juifs étaient alliés du pouvoir impérial en ce que des fermiers généraux juifs collectaient durement l’impôt des indigènes tout en « revendiquant  une égalité civique et politique complète avec eux-mêmes ».

Dans ses travaux de recherche, Giovannini Adalberto analyse ainsi les dissensions entre Juifs et Grecs : « Les Juifs restés fidèles à leur foi et leur éthique ne pouvaient pas vivre dans la société antique sans bénéficier de privilèges spéciaux. Cette fidélité implique inévitablement d’aller contre les règles de cette société, que ce soit en effectuant certaines opérations et en négligeant d’autres. Les privilèges sont donc essentiels pour eux et pour cette raison, qu’ils ont été souvent haï par leurs concitoyens ».

Adalberto tente d’expliquer plus avant encore l’hostilité grecque à l’égard des Juifs : « D’une manière générale, les Grecs se montraient plutôt tolérants à l’égard des étrangers (…) Mais ils attendaient tout naturellement de ces étrangers qui venaient s’établir chez eux qu’ils s’adaptent à leur mode de vie et se soumettent aux lois et aux autorités de la cité. Or c’est justement ce que la loi mosaïque interdisait aux Juifs de faire. Contrairement à ce qu’on dit trop souvent, ce n’est pas le refus de participer aux cultes de la cité qui gênait le plus les Grecs, car pour les non-citoyens la participation aux cultes de la cité n’était pas un devoir mais un privilège (…) Mais les Grecs ne pouvaient accepter que des étrangers refusent un jour sur sept de travailler ou de servir, qu’ils demandent des marchés spéciaux pour pouvoir respecter leurs prescriptions alimentaires, qu’ils refusent de se présenter en justice le jour du sabbat, qu’ils se soustraient aux liturgies pour pouvoir payer leur contribution au Temple de Jérusalem. De leur point de vue, les privilèges accordés aux Juifs par Rome étaient exorbitants et représentaient de plus une ingérence intolérable dans leur autonomie. Il n’est pas nécessaire d’aller chercher ailleurs la cause des conflits entre Grecs et Juifs (…) Les Grecs avaient un sentiment de supériorité à l’égard des Barbares, le plus souvent analphabètes. »

Au total, aux critiques classiques des Juifs qui vivaient –religion oblige- comme des parias, les Grecs étaient par ailleurs animés d’un sentiment de supériorité à leur égard. Ils ont rajouté d’autres griefs liés d’une part à l’histoire ancienne des Juifs qu’ils ignoraient et sur laquelle ils ont affabulé et d’autre part aux privilèges que leur réclamaient les Juifs.

 

(1) Salo W Baron, Histoire d’Israël, PUF, 1986

(2) Giovannini Adalb

erto. Les origines de l’antijudaïsme dans le monde grec. In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 6, 1995. pp. 41-60 Université de Genève. http://www.persee.fr/doc/ccgg_1016-9008_1995_num_6_1_1601 Document généré le 15/10/2015

(3) Fadiey Lovsky, Antisémitisme et mystère d’Israël, Editions du cerf, 2000

(4) Introduction à La Bible grecque des Septante, Editions du Cerf, 2000

(5) Flavius Josephe, Contre Apion, Editions Les Belles Lettres, Paris, 2003

Quelques-unes des accusations que les Grecs portaient contre les Juifs

Qui Quoi (Source : Giovannini Adalberto)
Hécatée d’Abdère (Stern, n° 11)  au début du IIIème siècle avant « Il définit le peuple juif comme intolérant et asocial mais sans aucune hostilité particulière à son égard. »
Posidonios d’Apamée (Stern, n° 44) « Il raconte qu’en entrant dans le Temple, Antiochos aurait découvert que le dieu adoré par les Juifs était en fait une tête d’âne, et qu’il aurait également libéré un prisonnier grec désespéré, qui lui aurait révélé que les Juifs l’avaient capturé et engraissé dans l’intention de le sacrifier et de manger sa chair et que les Juifs commettaient ce meurtre rituel chaque année et juraient, lors de ce repas abominable, de haïr à jamais le peuple grec. »
Diodore (Stern, n° 63) « Lors du siège de Jérusalem par Antiochos VII Sidétès en 139, ses conseillers l’encouragèrent à exterminer le peuple juif en raison de sa haine envers l’humanité toute entière. Dans ce texte, l’expulsion des Juifs d’Egypte est attribuée à leur impiété à l’égard des dieux ; leur peuple est haï des dieux et des hommes parce qu’eux-mêmes n’ont de bons sentiments envers personne. »
Apollonios Molon (Stern, n° 49) « Les Juifs sont des athées, des misanthropes et des lâches, accusation liée au fait que les Juifs n’avaient pas le droit de porter les armes le jour du sabbat ; de plus, leurs lois sont perverses et leur contribution à la civilisation absolument nulle. cf la célèbre digression de Tacite au début du livre V de ses Histoires (ch. 1-13).
Christian Habicht, historien allemand contemporain, spécialiste de la Grèce antique « Conséquences de la révolte des Macchabées provoquée par la persécution d’Antiochos IV, (…) le peuple juif, non content d’acquérir sa pleine indépendance religieuse et politique, s’engagea dans une politique expansionniste très agressive aux dépens du roi séleucide et de ses voisins »