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Oniades et Tobiades rivalisent pour la fonction de grand-prêtre, car le trésor du Temple attire les convoitises (184)

Face à ce parti hellène de plus en plus majoritaire chez les riches Judéens et les notables, le parti de la tradition et de la fidélité aux Ecritures, qu’on appelait les Hassidéens, conserve avec le poste de Grand-prêtre, un allié de poids, même s’il a le plus grand mal dans la société civile à conserver ses positions. Les positions sont claires : d’un côté, les Oniades qui sont pour le respect de la Loi juive ; de l’autre les Tobiades, partisans à outrance de l’affaiblissement des pouvoirs du grand-prêtre, appartenant à la noblesse séculière (selon l’expression de Peter Schäfer). A cela s’ajoutent les querelles fratricides chez les Tobiades entre Hyrcan et ses frères.  Cela allait-il durer ?

L’historien allemand Heinrich Graetz (1) décrit la situation du pouvoir: « Onias III, fils de Siméon II, qui était en même temps le chef de l’État (…) plein de zèle pour la Loi, (…) opposa une barrière inflexible aux débordements de l’hellénisme. Aussi en fut-il cordialement détesté. Ses principaux ennemis étaient trois frères benjamites de bonne famille et d’égale audace : Simon, Onias dit Ménélaüs, Lysimaque, et leurs alliés intimes, les Tobiades. Ils ne haïssaient pas seulement le grand prêtre pour son aversion déclarée pour les réformes, mais encore à cause de sa liaison avec Hyrcan, dont les frères et les proches étaient restés les mortels ennemis. Ce dernier avait à la cour d’Égypte, obtenu les bonnes grâces du jeune roi Ptolémée V Épiphane, et le fermage des revenus dans une province de Transjordanie (…) Il imposa des contributions aux Arabes ou Nabatéens (…) Il amassa ainsi des richesses considérables », dont on sait qu’il les entreposa au Temple.

La motivation d’Onias n’est pas claire. Peut-être n’a-t il pas apprécié que les Ptolémées aient déporté cent mille judéens en Egypte. Et dès que le pouvoir à Alexandrie lui demanda de lui fournir 72 Lettrés pour traduire de l’hébreu au grec la Torah, peut-être y mit-il une condition : qu’on libère d’abord ses fidèles emprisonnés. Peut-être aussi Onias était-il resté en relation avec un ancien grand-prêtre, parti en Egypte. Graetz indique à ce propos: « Le pseudo Hécatée raconte qu’à la suite de la victoire de Ptolémée Lagos sur Démétrios Poliorcète à Gaza en 312, un grand prêtre juif, Ézéchias, et des coreligionnaires ont suivi le général victorieux en Égypte, où ils se sont installés et ont bénéficié d’une  » constitution  » écrite (Sur les Juifs, cité par Flavius Josèphe, Contre Apion I, 22,7-16, § 183-204). »

L’attrait pour la fonction de grand-prêtre n’en devint que plus grand. Pourtant, la Torah avait donné l’exclusivité de la fonction de Cohen Gadol à la famille d’Aharon, frère de Moïse, dont les Oniades descendaient via les Sadocites (du grand-prêtre Sadoq). Récapitulons avec Stéphane Encel (2), « Ce n’est qu’avec Onias I, fils de Jaddous (celui qui d’après la légende, accueillit Alexandre à Jérusalem) que la famille détient le pontificat suprême. Elle le gardera sans ennuis jusqu’à Jason, le frère d’Onias III. Déjà Joseph, fils de Tobie et neveu d’Onias II, se fit le porte-parole de l’opposition au grand-prêtre et l’invita à renoncer à sa politique anti-ptoléméenne. Simon III fils d’Onias II, s’était tôt rangé du côté des Séleucides, entérinant le conflit avec la puissante famille des Tobiades, originaire de Transjordanie. La lutte ouverte pour le pouvoir pontifical ne se déclara qu’à la mort de Simon II, sous le pontificat de son successeur Onias III. »

Onias III se brouilla avec son frère Jason (nom grécisé de Yeoshoua, Josué), partisan d’une politique pro-hellène à outrance. Poussant le grand-prêtre à l’exaspération, Simon, qui gérait la fortune du Temple, voulut aussi être en charge du contrôle des marchés. Peter Schäfer (3) émet l’hypothèse que « sa démarche visait à revenir sur l’édit d’Antiochus qui avait restreint le commerce au profit du clergé. » Frustré de cette rebuffade d’Onias III, Simon monta un stratagème. Il alla trouver le stratège séleucide de Coélé-Syrie et de Phénicie et lui fit miroiter toutes les richesses du Temple : « Il rapporta que le trésor de Jérusalem regorgeait de richesses indicibles au point que la quantité des sommes en était incalculable et nullement en rapport avec le compte exigé des sacrifices : il était possible de les faire tomber en possession du roi » écrit Encel. Les Séleucides avaient déjà fait main basse sur les trésors d’autres temples et d’autres pays. Pourquoi ne pas faire de même du temple judéen qui contenait et les contributions de tous les juifs fervents du pays, des veuves et des orphelins et l’argent d’Hyrcan, réfugié en Transjordanie ? L’argent manquait alors cruellement aux Séleucides qui devaient s’acquitter du tribut à verser aux Romains. Séleucus IV envoya donc à Jérusalem même son premier ministre, Héliodore pour faire main basse sur cet argent et ces biens. Le grand-prêtre Onias III lui opposa le refus le plus catégorique mais avec des formes, soulignant que si certes sont entreposés des objets de valeur d’Hyrcan chez lui, tout le reste appartient aux veuves et orphelins. Là, près du Trésor, raconte Héliodore, un miracle survint (voir encadré ci-dessous : Comment Dieu protège le trésor du Temple).

Venu exiger, le représentant du roi repartit bredouille. Hypothèse de l’historien français André Lemaire : « Héliodore semble s’être finalement entendu avec Onias III afin de renverser Séleucus IV qu’il assassina en 175 »(4). Sommé d’expliquer au roi les raisons de son échec devant le roi, il avait rétorqué : « Si tu as quelque ennemi ou quelque conspirateur contre l’Etat, envois-le là-bas et il te reviendra déchiré par les fouets, si toutefois il en réchappe car il y a vraiment pour le lieu saint une puissance toute particulière de Dieu. Celui qui a sa demeure dans le ciel veille sur ce lieu et le protège ; ceux qui y viennent avec de mauvais desseins, il les frappe et les fait périr » (Maccabées 2). Schäfer y voit une légende, d’autres la manifestation de la providence ou de Dieu dans l’histoire. Toujours est-il que c’est un nouveau répit de gagné pour Jérusalem et le Temple. Mais la situation explosive ne pouvait durer. Onias III ne peut laisser l’adversaire reprendre l’initiative. Il partit pour la ville d’Antioche car d’une part, il devait défendre sa position devant le roi Séleucos IV et d’autre part, l’opposition interne se radicalisait, accroissant le danger d’une guerre civile.

(1) Heinrich Graetz, Histoire des Juifs

(2) Stéphane Encel, Les Hébreux, Armand Colin, août 2009

(3) Peter Schäfer, histoire des juifs dans l’antiquité, éditions du cerf, mai 1989

(4) André Lemaire, Histoire du peuple hébreu, PUF, 2011

Comment Dieu protège le trésor du Temple

Le livre 2 des Maccabées, qui ne figure pas dans le canon hébraïque, conte le récit du miracle d’Héliodore, que nous reproduisons ci-dessous :

« 22 Alors que tout le monde se mit à implorer le Seigneur tout-puissant pour protéger l’argent confié à ses soins, 23 Héliodore poursuivit son plan. 24 Mais au moment même où ses gardes du corps arrivaient à la trésorerie, le Seigneur de tous les pouvoirs surnaturels provoqua une telle vision que tous ceux qui avaient osé pénétrer avec Héliodore ont été pris de panique et sans force face à cette manifestation de la puissance du Seigneur. 25 Dans la vision ils virent un cheval et un cavalier. Le cheval avait une bride richement décorée, et son cavalier, habillé en armure or, était effrayant. Tout à coup le cheval se précipita sur Héliodore, puis le jeta en l’air et le frappa de ses sabots. 26 Héliodore vit également deux exceptionnellement forts et beaux jeunes hommes, portant de très beaux vêtements. Ils se tinrent de chaque côté de lui et se mirent à le battre impitoyablement. 27 Immédiatement, il tomba au sol inconscient et ses hommes le mirent sur un brancard 28 et l’emmenèrent.  (…) Alors tous reconnurent ouvertement la force toute-puissante de Dieu.

29 Héliodore resta là incapable de parler et sans espoir de récupération après cette démonstration de la puissance divine. 30 Mais les Juifs louèrent Dieu tout-puissant parce qu’il avait miraculeusement protégé son Temple et avait apporté beaucoup de bonheur (…). 31  Certains amis d’Héliodore ont rapidement demandé à Onias le grand prêtre de prier que le très-haut épargne la vie de cet homme qui était au point mort. 32 Alors le souverain sacrificateur offrait un sacrifice dans l’espoir que Dieu sauverait Héliodore, car il ne voulait pas que le roi pense que les Juifs avaient fait cela à l’homme qu’il avait envoyé. 33 Onias offrait le sacrifice et les deux jeunes hommes, portant les mêmes vêtements qu’avant, étaient encore là. Héliodore dit : soyez reconnaissant envers le Grand-Prêtre souverain sacrificateur ; le Seigneur a épargné ma vie à cause de lui. 34 N’oubliez pas que c’était le Seigneur du ciel qui vous punit. Maintenant, allez et dites à tous sa grande puissance. Lorsqu’il eut dit cela, ils disparurent. Héliodore fit l’éloge de Dieu 35 Alors Héliodore offrit un sacrifice au Seigneur et fit de nombreuses promesses, parce que le Seigneur avait épargné sa vie. Puis il dit au revoir à Onias et revint avec son armée au roi. 36 il dit à tout le monde ce qu’avait fait le Seigneur, le plus puissant de tous les dieux. »

 

Le grand-Prêtre dans ses habits, lors du Premier Temple

Le grand-Prêtre dans ses habits, lors du Premier Temple

Le représentant des gréco-syriens, Héliodore, voulait s’emparer du trésor du Temple judéen mais il en fut chassé par des forces surnaturelles