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Néhémia annule les dettes pour éviter l’esclavage des pauvres (159)

Nehemia devant les portes de Jérusalem Gravure de Gustave Doré

Nehemia devant les portes de Jérusalem
Gravure de Gustave Doré

Le retour des déportés judéens en Judée modifiait de fait le statu quo économique et social, car nombre de déportés arrivaient pourvus d’argent et avec des exigences, comme le décrit l’historien américain Salo W. Baron* : « Tandis que la jeune communauté juive de Palestine était encore en voie d’édification, les vieilles inégalités sociales, l’expropriation et l’esclavage des pauvres, y firent de nouveau leur apparition. Les rapports entre anciens exilés et Judéens laissés sur place par le conquérant babylonien, constituaient aussi un sérieux problème. Les premiers doivent avoir réclamé, comme il était naturel, que leurs propriétés de famille abandonnées lors des déportations, leur fussent restituées. A l’appui de leurs prétentions, ils pouvaient produire d’excellents documents généalogiques, soigneusement conservés dans l’attente d’une telle rentrée en possession. »
Et les droits des actuels occupants ? « Quant aux occupants actuels de ces biens, ils répugnaient, tout aussi naturellement, à évacuer des terres que leurs parents, leurs grands-parents peut-être, avaient tenues pendant plusieurs décades, au prix de difficultés inouïes. De lourdes impositions qu’avait aggravées encore la rapacité de la bureaucratie babylonienne puis perse, rendaient le fardeau du service royal « lourd à ce peuple ».

Droits des anciens propriétaires contre droit des derniers occupants. C’est avec une légitime fierté que, pour sa part, Nehemia se glorifiait de n’avoir pas réclamé –conduite exceptionnelle- le pain du gouverneur. » Le même thème est développé par l’historien français André Neher** : « La spoliation des biens appartenant aux Judéens non rentrés a dû être une source d’enrichissement pour nombre de familles sans scrupules. La Judée n’ayant pas été remplie après 586 par des populations déportées d’ailleurs, et n’ayant pas été spécialement ravagée, de nombreuses terres étaient à l’abandon. Les Judéens rentrant ont pris les leurs, héritage normal de leur famille : beaucoup ont dû s’adjuger les terres des familles non rentrées et arrondir ainsi considérablement leur bien. »

Appauvrissement de la paysannerie locale. Les paysans se retrouvaient souvent sujets aux aléas climatiques avec leurs effets sur la production agricole. Ils étaient régulièrement assaillis d’abord par les fermiers généraux qui collectaient l’impôt pour l’autorité d’alors. Tout aussi régulièrement, les fonctionnaires du Temple demandaient leur dû en fonction de la loi thoraïque. Et enfin, les propriétaires arrivant de Perse, qui venaient reprendre possession de leurs biens, sur lesquels ils avaient des droits légitimes, et parfois sur d’autres où leurs droits étaient plus contestables car les véritables propriétaires avaient simplement disparu dans le flot des guerres et des mouvements de population.
Salo W. Baron* décrit ainsi cette situation : « Ceux des Judéens auxquels on laissa leurs terres furent, tôt ou tard, contraints de contracter de pesantes dettes pour satisfaire aux exactions gouvernementales ou pour faire face aux situations critiques consécutives à des calamités agricoles. Les anciens exilés étaient de leur côté, sûrement en possession de capitaux qui leur avaient toujours appartenu ou que leur avaient donnés, conformément à l’édit de Cyrus, leurs coreligionnaires babyloniens. On assista donc à un retour en force des vices qui avaient marqué la période avant l’exil : emprunts improductifs et onéreux, incapacité de s’acquitter à temps, esclavage du débiteur. »
Telle était donc la situation économique et sociale qui se présentait à Nehemia. Les pauvres se plaignaient de a conduite éhontée de leurs frères riches. Comme le rappelle Arthur Weil***, ils disaient : « Nous sommes réduits à la misère ; nos n’avons point de pain pour nos enfants ; nos vignes et nos champs sont donnés en gage pour subvenir à nos besoins ou pour payer les impôts de l’Etat ; nous sommes obligés de vendre comme esclaves nos fils et nos filles, sans espoir de pouvoir les racheter. » Des Judéens riches ne se conduisaient pas bien avec leurs frères pauvres.

Néhémia tance publiquement les riches. Comment allait donc réagir Néhémia? Selon l’historien Graetz, « Plusieurs des familles notables (…) traitaient les pauvres de la façon la plus odieuse. Si un malheureux avait emprunté de l’argent pour acquitter l’impôt royal, ou du blé pour sa subsistance dans les mauvais jours, et avait donné en gage son champ, sa vigne on son olivier, sa maison ou même ses enfants, le créancier impitoyable, en cas de non-paiement, retenait les biens en toute propriété, traitait les fils et les filles en esclaves. Ému des plaintes toujours croissantes des victimes de ces exactions, Néhémia résolut de prendre à parti ces riches sans entrailles. Il les convoqua à une grande assemblée et se prononça hautement contre cette conduite barbare et flétrie par la Loi : ‘Nous autres Judéens de Perse, nous avons racheté selon nos moyens nos frères vendus aux païens comme esclaves. Si maintenant vous vendiez vos frères, c’est donc à nous qu’ils seraient revendus !’ conclut-il avec une ironie amère. Or, l’autorité de Néhémia était telle, (…) qu’ils promirent séance tenante non seulement de relâcher les personnes détenues comme esclaves, mais de restituer maisons, champs et jardins à leurs propriétaires ; bref, de renoncer à leurs créances. Mettant à profit cette disposition favorable, Néhémia fit jurer aux riches qu’ils tiendraient leurs promesses. »

Annulation des dettes des pauvres. La loi avant l’intérêt personnel : Nehemia joint lui-même le geste à la parole, affichant un désintéressement financier admirable, renonçant à ses émoluments (et le faisant savoir) et procédant à des remises de dettes, voire des annulations, pour aider les pauvres qui ne pouvaient payer. Cet homme généreux ne semblait pas donner prise aux obstacles qu’il affrontait avec un seul but, remplir sa mission de reconstruire l’ordre public et l’Etat judéen. Selon Haim Hillel Sasson***, « cette décision radicale –annulation des dettes et restauration des fermes aux paysans ruinés-, fut prise en vertu de l’autorité de Nehemia comme gouverneur perse de Juda. Certes Nehemia aurait pu ressortir aux mesures autoritaires mais il préféra recourir à une autre méthode : celle de la persuasion. Il invitait le peuple à participer à une extraordinaire grande assemblée à Jérusalem où les riches étaient surpassés en nombre par les pauvres ». Mais nous dit Baron, les paysans pauvres n’y gagnèrent qu’un répit momentané car la situation économique n’était pas favorable.
Enfin, peu évoquée par les historiens, sauf à notre connaissance par André Neher, le rôle des pachas perses, ces gouverneurs qui exerçaient la fonction de « fermiers généraux » dans la crise sociale du pays: « Les pachas eux-mêmes avaient favorisé l’éclosion de cette crise en exerçant leur autorité financière d’une manière scandaleuse. Ils ont également à leurs côtés toute une série de sous-ordres qui (…) exploitent au maximum les contribuables. »
*Salo W Baron, Histoire d’Israël t1 des origines au début de l’ère chrétienne, Quadrige, PUF, Juin 1986

**Histoire biblique du peuple d’Israël, André et Renée Neher, Adrien Maisonneuve Editeur, 1996
***Haim Hillel Sasson, A History of the Jewish People (1969), Harvard University Press
**** Arthur Weil, Histoire Sainte Illustrée, Editions Victor Goldschmidt, Bâle, 1969