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L’occupation grecque d’Israël contraint les Judéens à essaimer en Méditerranée (195)

Engagée lors de l’offensive orientale d’Alexandre le Grand, la dispersion des Juifs dans le pourtour méditerranéen se poursuivit sous l’occupation grecque qui suivit la défaite perse et s’intensifia davantage encore quand la politique séleucide prit un tour violemment anti-juif avec Antiochus Epiphane en -167 avant l’ère commune.

Les preuves de la présence juive sur le pourtour méditerranéen dans les temps anciens abondent. Jacob Ashkenazi (1) en donne quelques exemples : Valère Maxime, historien et moraliste romain du 1ᵉʳ siècle actuel, contemporain de l’empereur romain Tibère, évoque la présence de Juifs à Rome dès -139 pour dire qu’à cette date, ils furent expulsés de Rome à cause de leur culte à Jupiter Sabazios. L’empereur Cicéron (-106 /-43) avait informé le sénat romain de la question de l’exportation d’or par les Juifs de Rome pour payer le demi-sicle au Temple de Jérusalem.

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Le célèbre spécialiste mondial de l’histoire juive, Salo W Baron (2), évoque aussi les données d’un historien allemand pour arriver à environ 6 millions de juifs de par le monde ancien dont 2 en Palestine, l’empire romain totalisant 60/70 millions de personnes, juives et non-juives. Et en dehors de l’empire, Baron estime à 1 million le nombre d’Hébreux en Babylonie, Perse,

Arménie, Arabie, Abyssinie. De plus, il est difficile de ne pas évoquer les conversions au judaïsme de certaines populations : le royaume d’Adiabène (Arménie), déjà évoqué (voir Talmudology révèle les dessous de la conversion au judaïsme de la reine Helena d’Adiabene (168)) suite au roi Izates, qui avait connu un marchand juif prosélyte et avait suivi ses enseignements. « Le prosélytisme lui aussi représentait certainement une force formidable dans la vie juive » nous dit Baron. De plus, la population juive d’Egypte connut une progression démographique spectaculaire, car la religion juive promeut l’accroissement démographique sur la base de « multipliez-vous », ce que peu de religions avaient tendance à faire à l’époque. Résultat : l’existence de « communautés (juives) vigoureuses et opulentes disséminées à travers toute l’Egypte jusqu’aux confins de l’Ethiopie » (2). Et il ne faut pas oublier la Cyrénaïque, proche de l’Egypte, les Balkans, la Crimée, l’Italie et Carthage. « Selon toute probabilité, écrit Baron, la Syrie, l’Egypte, la Babylonie et l’Asie mineure abritaient chacune une population juive égale ou supérieure à un million d’âmes. »

Mais pas seulement. Salo W Baron nous apprend (2) que « l’établissement juif embrassa dans ses frontières pratiquement toute la Palestine et la Transjordanie, au cours du siècle que dura la domination maccabéenne. » Beersheba, la Galilée, la Samarie, l’Idumée. Flavius Josephe, dans Antiquités Juives, estime pour sa part que la population juive comptait au début du premier siècle de notre ère 2,5 millions d’âmes. Ce chiffre comprenait quelques 500.000 Samaritains, des Grecs et des Nabatéens. Et Baron de conclure : « Le Judaïsme de la diaspora dépassait largement sous le rapport du nombre celui de la Palestine, dès avant la destruction du Second Temple. Il était au premier siècle environ trois fois plus nombreux que celui de la Palestine toute entière. (…) De fait, Alexandrie contenait une communauté juive numériquement supérieure à celle de la sainte capitale de la Palestine » (Jérusalem NDLR). Le résultat de cette stupéfiante expansion fut qu’un romain sur 10 était Juif et un habitant hellénistique sur 5 du monde méditerranéen était Juif, précise encore Baron. Cet avantage numérique se doublait d’autres qualités, plus spirituelles : la force et la capacité de séduction de la religion et de la philosophie juive auprès des masses païennes et la force de persuasion de ceux qui, parmi eux, voyageurs ou commerçants, faisaient office de pédagogues ou de convertisseurs à la religion juive. A cela s’ajoutait l’impression positive que pouvait procurer pour un voyageur hébreu cette présence de frères Juifs presque partout dans le monde ancien. Aujourd’hui, un débat existe en Amérique sur l’appellation adéquate : juif ou judéen ?

(1) ‘Le peuple juif et ses contacts avec le monde méditerranéen’, Jacob Ashkenazi, Edisud, Encyclopédie de la Méditerranée, avril 2005

(2) Salo W Baron, auteur de la monumentale Histoire d’Israël, PUF, 1986

(3) La dispersion des Judéens hors de Judée, voire même hors d’Orient, pose le problème : comment s’appellent-ils . Comment les appeler ? Tout historien, journaliste ou commentateur est confronté au même problème : comment bien traduire certains termes pour éviter des interprétations erronées ? Aux Etats-Unis, un débat entre historiens est né sur la meilleure façon de traduire le terme grec ioudaios. Un forum d’historiens dénommé Marginalia Ioudaios Forum a débattu du sujet le 26 août 2014. La réponse est apparemment simple : le mot Ioudaios doit être traduit par Juif. Or, de plus en plus, les traductions aux Etats-Unis donnent le terme « Judéens ».Adela Reinhartz, professeur au déprtement d’études classiques et religieuses, à l’université d’Ottawa, au Canada évoque même dans une étude, la disparition des juifs de l’antiquité (The Vanishing Jews of Antiquity by Adele Reinhartz). Des articles de presse ont été publiés sur le sujet au cours des dix à quinze dernières années, dont le plus cité, datant de 2007 est de Steve Mason, « Juifs, Judéens, judaïser, Judaïsme : problèmes de catégorisation dans l’histoire ancienne. » L’idée est que le terme « Judéen » est plus précis et plus éthique car il correspond plus étroitement à la complexité de la traduction. Mais cette pratique génère une invisibilité croissante des Juifs et du Judaïsme dans les traductions anglaises des textes anciens. Pour Steve Mason, rédacteur de « Flavius Josephus : traduction et Commentaire» Ioudaios/Ioudaioi était « initialement un terme géographique désignant le peuple du territoire de Judée. Mais dès le premier siècle de l’ère courante, les ioudaioi ne sont plus simplement les résidents d’une certaine zone géographique, ils font partie d’une entité politique et ethnique. Bien qu’ils partagent un ensemble de traditions ancestrales et impliquant des prêtres, un temple et des sacrifices, ainsi que d’un certain nombre de récits fondateurs (dont la Bible), ioudaioi ne constituait pas une communauté religieuse ». C’est pourquoi Mason invite à surmonter notre tendance à considérer la Judée comme un lieu géographique et utiliser systématiquement comme la traduction ioudaios (judéens) dans Josèphe (…) Frederick Danker dans la 3ème édition de l’ouvrage de référence classique, A Greek-English Lexicon du Nouveau Testament, commente : « D’incalculables dommages ont été causés par la simple traduction d’Ioudaios en « Juif », car beaucoup de traductions de la Bible ne relient pas le terme à l’histoire  des temps anciens et les réalités contemporaines ethniques-religieuses-sociales, ce qui a favorisé l’antijudaïsme. » Et par ailleurs, le terme de Juif déconnecte de la terre de Judée sur laquelle sont nés et ont vécu des millions de Judéens. Mais le débat laisse aussi de côté l’appellation biblique d’Hébreux ou de Fils d’Israël (Bene Israël). Source : Jew and Judean, A MARGINALIA Forum on Politics and Historiography in the Translation of Ancient Texts Edited by Timothy Michael Law and Charles Halton This Is a MRB Book Published by The Marginalia Review of Books Published August 26, 2014 under Creative Commons NC-ND 3.0 License