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Les Judéens se divisent en factions théologiques : Pharisiens, sadducéens, esséniens, boéthusiens, zélotes (204)

Né de la confrontation avec les Grecs, le régime hasmonéen dérive au fil des années: d’une part, les dirigeants donnent la primeur au politique sur le religieux et d’autre part, ils « singent » les Grecs en adoptant leurs appellations et leurs coutumes et en voulant centraliser dans une même personne pouvoir politique et religieux.              Déjà, Jonathan avait cumulé ses titres à la cour séleucide et la fonction de Grand-Prêtre et y avait de plus, rajouté celle d’ethnarque, c’est-à-dire de chef du peuple. Le fils de Jean Hyrcanus, Aristobule Ier dit le Phihéllène avait poursuivi dans la même veine : il s’était autoproclamé « basileus » en -104-103, faisant de la Judée une sorte de satellite du royaume hellène. Un satellite de plus en plus expansionniste territorialement et de moins en moins judéen. Le débat entre Juifs pro-hellènes et juifs anti-hellènes est moins polarisé. Il se déplace désormais au plan théologique avec en premier lieu partisans de la seule thora écrite et tenants de la torah écrite et orale. Une fois l’Etat hasmonéen apparu dans une Judée devenue indépendante, apparaissent des courants opposés et parfois violemment sur de nombreux points liés à la Torah, à la Loi. L’historien austro-américain Salo W. Baron, auteur de la monumentale histoire d’Israël (1) écrit que les conflits liés à l’hellénisation « prirent la forme d’une lutte entre les deux sectes religieuses principales : les sadducéens et les pharisiens. » 

Mais avant, rappelons que les judéens, fidèles à la torah, étaient dénommés, hasidim ou Assidéens, nous indique André Lemaire (2) : « L’origine exacte et l’orientation précise de chacun de ces mouvements restent obscures et discutées cependant ils semblent se rattacher aux Assidéens, Juifs fidèles à la Loi qui soutinrent la révolte des Maccabbées. Lorsque ceux-ci orientèrent leur activité militaire vers l’affirmation d’un pouvoir politique personnel, les Assidéens  s’en démarquèrent ».

Les Pharisiens, majoritaires, croyaient principalement en la Loi orale que Dieu donna à Moïse au Sinaï en même temps que la Loi écrite, la Torah, qui définit un ensemble de lois et décrets régissant la vie religieuse. Cette tradition orale a été codifiée et rédigée dans la Michnah et plus tard dans le Talmud. Les Pharisiens soutenaient aussi qu’il y avait une vie après la mort, et que Dieu punissait les méchants et récompensait les justes, non ici-bas mais dans le monde à venir. Ils croyaient également en la venue d’un Messie, annonciatrice d’une ère de paix dans le monde. Ces gens du peuple avaient, après la destruction du Temple, fait leurs les principes de la prière individuelle et du rassemblement dans les synagogues. Salo W. Baron écrit encore dans son tome 1: « Dirigeants spirituels de la vaste classe moyenne, ils avaient été beaucoup moins touchés par l’esprit grec que leurs adversaires (…) Ils ne voulaient pas renoncer à (…) ce qu’avait été l’émancipation par laquelle la nationalité et la religion s’étaient affranchies du pouvoir politique (…) Lorsque les nouveaux dynastes placèrent l’Etat au-dessus de tout, les pharisiens dénoncèrent en eux des ennemis du judaïsme » (1). Et plus loin, dans son tome 2 : « Les pharisiens étaient des séparatistes : ils se séparaient des nations et du reste du peuple, particulièrement de la masse illettrée de ‘ceux qui sont assis dans les coins’. Ils semblent avoir aussi organisé des confréries qui imposaient à l’ensemble de leurs membres plus de devoirs qu’elles ne leur conféraient de droits et particulièrement, l’observance la plus rigide de la loi. » (1)

Les Sadducéens s’opposaient avec virulence aux Pharisiens. Membres de la caste sacerdotale, ils étaient libéraux par leur volonté d’intégrer l’hellénisme à leur vie. Mais ils s’opposaient fermement aux pharisiens. Ils rejetaient l’idée de la Loi orale et insistaient sur une interprétation littérale de la Loi écrite. Ils ne croyaient pas en une vie après la mort, principe non mentionné dans la Torah. Ils mettaient surtout l’accent sur le respect des rites au Temple. Aucun de leurs écrits n’a survécu. Ces deux « partis » étaient membres du Grand Sanhédrin, la Cour suprême religieuse, formée de 71 membres, dont la responsabilité était d’interpréter et de juger dans le cadre des lois civiles et religieuses. Baron : « Les sadducéens étaient assurément aussi patriotes que les pharisiens, mais leur patriotisme même était imprégné d’héllénisme. Recrutés pour la plupart dans la classe supérieure des prêtres et des grands propriétaires, ils avaient subi une certaine assimilation avant qu’ait débuté la réaction anti-héllénistique» (1). Et plus loin : « Aussi longtemps que l’Etat juif resta puissant et continua son expansion, les sadducéens conservèrent leur emprise sur le pays. Mais dès que leur pouvoir politique se fut affaibli, la force de leurs antagonismes s’accrut (…) Ils perdirent constamment du terrain après la conquête du pays par Pompée (…) Ils supportèrent bien la domination étrangère aussi longtemps qu’elle n’interféra avec leur mode de vie intérieure. »

Selon la thèse sur les Sadducéens de Jean Le Moyne (3), « nous ne possédons pas d’écrits sadducéens. Les données permettant d’entrevoir ce qu’était le groupe sadducéen sont contenues dans des écrits de leurs adversaires. » De cette synthèse, il ressort que ce groupe organisé comptait diverses tendances, parmi lesquelles les Boéthusiens : « Ce ne sont pas un groupe sacerdotal (leur nom, selon toute probabilité, ne vient pas du prêtre Sadoq en activité au temps de David et Salomon). Les aristocrates y sont prépondérants. Il ne devait pas y avoir de Sadducéens en dehors de Jérusalem. » Le chercheur constate que s’ils sont « présentés sous un jour sombre (mauvais juifs, politicards, collaborateurs, rationalistes, fortement hellénisés), absolument aucune donnée ancienne ne contient de tels reproches. Tout au contraire, ils y apparaissent comme des juifs soucieux au plus haut point d’être pleinement fidèles à la Loi et de la pratiquer. Mais ils refusaient par principe toutes les nouveautés, de croyances ou de rites ; c’est là leur caractéristique fondamentale. Par exemple, le fait de ne pas accepter la croyance à la résurrection, apparue dans le peuple juif au moment de la lutte maccabéenne (167-164), vient non pas d’une réaction rationaliste, mais de la fidélité à l’ancienne révélation à Israël, avec sa croyance au shéol. »

Les Esséniens se situaient dans la troisième faction, née du rejet radical des deux autres, accusés d’avoir endommagé la ville et le Temple. Ils quittèrent Jérusalem pour vivre une vie monastique dans le désert, en adoptant des règles alimentaires strictes (selon certains historiens, évoqués par Baron, ils interdisaient complètement la consommation de viande) et le célibat. Baron précise qu’« Ils déclaraient que seule la vie ascétique était acceptable pour un Juif pieux. (…) Ils dénonçaient les vices de la vie urbaine et spécialement les occupations commerciales ou industrielles. (…) Ils préféraient des communautés retranchées du monde et établies dans des régions plus ou moins désertes où ils pouvaient consacrer leur vie à la contemplation et à la pratique religieuse, tout en tirant de maigres ressources de l’élevage ou d’humbles métiers (…) Leur extrême préoccupation de la justice sociale se trouve bien reflétée dans les terribles serments » qu’ils imposaient à chaque initié qui avait subi l’épreuve de trois années probatoires » (4).

Ce descriptif des différentes sectes serait incomplet si on n’évoquait pas les zélotes. Comment l’analyse Salo W. Baron ? « Ces réprouvés sociaux se découvrirent bientôt une justification personnelle. Certains d’entre eux prirent les armes non pas simplement pour se tirer d’affaire eux-mêmes, mais aussi pour aider le peuple tout entier. Ils voyaient dans l’oppression romaine la matérialisation de tout le mal (…) Judas de Galilée et ses descendants se refusèrent d’obéir à quelque monarque terrestre que ce fût. (…) Ils ont un attachement inviolable à la liberté et ils affirment que Dieu doit être leur seul roi et Seigneur » (5). Toujours selon Baron, Flavius Josephe en fit  « un ramassis de fanatiques irresponsables et de criminels égoïstes tandis que les pharisiens y voyaient surtout des brigands (byrionim). »

Traçant une perspective historique large, Emil Schurer souligne pour sa part, comme le relève Monette Bohrmann (5), « que le pharisaïsme est aussi vieux que le judaïsme légal, dans la mesure où la vie quotidienne des Juifs implique la soumission constante à la Loi, qui est la base de la conduite religieuse des Juifs. Cette donnée est fondamentale pour comprendre l’idéologie des Pharisiens. Etre Pharisien n’est pas un attribut de naissance mais relève d’une doctrine (airesis) privilégiant la nécessité d’interpréter constamment la Loi écrite (Pentateuque). Celle-ci est souvent énoncée de façon trop concise, comme, par exemple le passage suivant : « le septième jour est la trêve de l’Eternel ton Dieu : tu n’y feras aucun travail, toi, ton fils ni ta fille, ton esclave mâle ou femelle, ton bétail, ni l’étranger qui est dans tes murs (Ex. 20, 10) », ce qui requiert une définition précise de la notion de travail et de ce qui en constitue la violation. »

Au total, conclut Mr Le Moyne, « Vers l’an 100 avant notre ère, les Pharisiens sont déjà un groupe puissant. L’apparition des Esséniens et des gens de Qoumrân, puis des Zélotes contribua à réduire l’importance numérique des Sadducéens. Cependant, après les temps d’oppression durant le règne d’Hérode Ier, les Sadducéens connurent sans doute, au 1er siècle de notre ère, un certain regain d’influence. Le groupe en tant que tel disparut avec la fin de Jérusalem en 70. Les Quaraïtes en sont les héritiers. »

(1) Salo W. Baron, Histoire d’Israël, Quaridge, PUF, 1986

(2) Alain Lemaire, Histoire du peuple hébreu, Que sais-je, mai 2011, PUF

(3) Jean Le Moyne, Les Sadducéens, Paris Librairie Lecoffre. J. Gabalda et Cie éditeurs, 1972

(4) Le Moyne Jean. Les sadducéens. In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire 1970- 1971. Tome 78. 1969. pp. 390-391; doi : 10.3406/ephe.1969.20568 http://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0002_1969_num_82_78_20568

(5) Bohrmann Monette. La Loi dans la société juive. In: Dialogues d’histoire ancienne, vol. 23, n°1, 1997. pp. 9-53; doi : 10.3406/dha.1997.2325 http://www.persee.fr/doc/dha_0755-7256_1997_num_23_1_2325