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Les historiens s’interrogent encore sur les Sadducéens (205)

Il y a véritablement un mystère des Sadducéens. Ils n’ont laissé aucun écrit et le peu qu’on sait d’eux provient des propos ou écrits de leurs adversaires pharisiens. Plus on tente d’en savoir davantage et plus on ressort de ces lectures, confus et désorienté. L’examen critique des ouvrages des historiens –principalement allemands- par Jean le Moyne est un passage obligé. L’idée centrale reste le rejet par les Sadducéens de la loi orale.

Dans son livre majeur, Jean Le Moyne (1) passe en revue les différents travaux de recherche des historiens. Abraham Geiger publia en 1857 un livre qui, semble-t-il le premier, affirma que l’origine du nom était le grand-prêtre Sadoq (du temps du roi David). Pour lui, c’était « le parti de l’aristocratie de Jérusalem avec, à leur tête les grandes familles sacerdotales (…) Ils ne rejetaient pas les traditions orales et ont élaboré des prescriptions. » Dix ans après sa publication, un historien ami de Geiger, Joseph Derenbourg affirme qu’ils n’étaient ni faux dévots, ni bigots, ni même libertins impies et que le terme de sadducéen vient de sedaqquah (vertu modérée, s’opposant aux partisans de la séparation (perushim), qui donna les pharisiens. L’historien protestant allemand, Julius Wellhausen affirma que les sadducéens comptaient certes des familles sacerdotales mais aussi des aristocrates laïques. Et il voit dans le parti sadducéen un mouvement politique visant à « maintenir indépendante et forte la patrie juive ». En 1882, Baneth publie un essai où il affirme l’intérêt historique du chapitre 5 des Abots de Rabi Nathan, avec ses développements sur les origines des Sadducéens et des Pharisiens. Hölscher met à jour les tendances anti-sadducéennes de Flavius Josephe qui les qualifia d’ « ennemis de la piété juive » et leur mouvement d’ « hérésie athée » et considère que leur appellation est « un sobriquet inventé par les Pharisiens pour désigner les gens favorables aux Romains ». Emil Schürer y voit des gens cultivés, mondains, marqués par « un relatif relâchement de l’intérêt religieux ». D. Chwholson avance pour sa part l’idée que la masse du peuple, c’est-à-dire les ‘am haarets’ (les pauvres et ignorants), observait les ordonnances sadducéennes. Par contre,  R. Leszynsky pense que les Sadducéens étaient non religieux. Au temps de la révolte maccabéenne, le zèle pour la Torah mena les prêtres sadocites à considérer les hasidim comme des novateurs et donc, à leurs vues, des transgresseurs de la Thora. Et Leszynsky de conclure : « Sans sadducéens, pas d’étude de la thora, pas de Mishna, pas de Talmud, bref pas de judaïsme. »

Pour mesurer les débats idéologiques autour desquels s’affrontaient ces factions, passons la parole à Francis Schmidt (2), Directeur d’études, qui, lors d’une conférence, reprend une question récurrente du débat d’alors : « Quelle est dans un événement la part qui dépend de l’homme et celle qui revient au destin : les Sadducéens niant le destin et considérant que l’homme seul est responsable de ses actes ; à l’inverse les Esséniens tenant les actions humaines pour être entièrement soumises au destin ; les Pharisiens estimant quant à eux que Dieu a tempéré les décrets du destin en laissant à l’homme le libre choix du bien ou du mal (…) Partout on y trouve exprimée l’idée que lorsque ces notices parlent du destin {heimarménê), c’est en réalité de la providence (prônoia) dont il s’agit. Que penser de ces deux théories contradictoires ? (…) Une ligne nette sépare l’acception de ces deux termes. Destin et providence, (qui) apparaissent comme deux modalités de l’intervention de Dieu dans le monde et dans l’histoire. Mais alors que la providence gouverne l’histoire en tant qu’elle manifeste la justice de Dieu, le destin quant à lui commande à l’histoire en tant qu’exécuteur de la volonté divine. Alors que la providence entretient une relation spécifique avec le peuple d’Israël, le destin lui est universel. Alors que la providence place l’homme devant le choix de ses actes, dont par conséquent il est responsable, le destin ne lui laisse aucune liberté d’action. Alors que l’homme a la possibilité d’intervenir sur l’action providentielle en modifiant, retardant, voire annulant ses effets par l’accomplissement d’actes justes ou injustes, par les rites ou la repentance, il n’a aucun moyen d’agir sur l’exécution des arrêts du destin qu’il ne peut que subir. »

Un talmudiste réputé, I. Jacob Z. Lauterbach (3) évoque plus précisément, dans une note intitulée ‘une controverse éclairante entre sadducéens et pharisiens’, un point particulier : il s’agit de « la manière de procéder du Grand-Prêtre le jour de Kippour quand il emmenait dans le Saint des Saints l’encens. » Les sadducéens affirmaient qu’il préparait l’encens à l’extérieur du saint des saints et les pharisiens à l’intérieur. Ce point de divergence idéologique se poursuit ensuite sur la nature de l’encens (qui devait être brulé et mélangé à une substance fumigène), et si un seul ingrédient en était oublié, alors le cohen gadol méritait la mort. Il se poursuit ensuite sur la nature du saint des saints, comme résidence de Dieu sur terre avec le trône de Dieu : la présence de Dieu était-elle visible ou tombons-nous là dans l’anthropomorphisme ? Et Satan était-il là aussi ? Rabi Akiva affirmait que la voix de Dieu se faisait entendre en ce lieu. D’autres mettaient en cause la présence des anges dans le saint des saints,  tout comme celle du diable. Selon Lauterbach, « cet ange dont la marque du pied  était comparable à celle d’un veau, frappa le grand-prêtre au milieu du front ce qui eut pour conséquence de faire sortir des vers de son nez et de le marquer » les avis divergents de savoir si c’était à l’intérieur du saint des saints ou à l’extérieur. Le Grand-prêtre était néanmoins protégé par la fumée de l’encens qui en montant l’empêchait de voir la présence divine car s’il la voyait, il mourait subitement ou quelques semaines ou mois après.

Les boéthusiens (baitôsîm en hébreu) dans la littérature rabbinique) apparaissent comme une fraction des Sadducéens. Selon Wikipedia (4), « L’origine des boéthusiens est racontée dans les Avot de Rabbi Natan, un texte rabbinique d’origine palestinienne rédigé en hébreu au viiie siècle. Le mouvement boéthusien serait apparu à la suite d’un schisme entre deux élèves d’Antigone de Sokho, à cause d’une dispute théologique (…) « Antigone de Sokho reçut la tradition de Simon le Juste. Il avait coutume de dire : ne soyez pas comme des serviteurs qui se mettent au service du Maître pour en recevoir une contrepartie, mais soyez des serviteurs au service du Maître non pour recevoir en contrepartie une ration de pain, et que la crainte du ciel soit sur vous afin que votre salaire soit double dans l’avenir qui vient […] Antigone de Sokho eut deux disciples qui reprirent son enseignement et le répétèrent à leurs disciples et ces disciples à leurs disciples. Ceux-ci se mirent à étudier cet enseignement jusqu’à se poser cette question […] Est-il possible qu’un ouvrier fasse son ouvrage […] et qu’il n’en retire pas salaire au soir. Si nos pères avaient su qu’il y a un autre monde et que la résurrection des morts existe, ils ne se seraient pas exprimés ainsi […] Ils éclatèrent en deux factions les Sadducéens et les Boethusiens, du nom de Sadoq et du nom de Boethus. Ils se servaient de vaisselle d’or et d’argent quotidiennement. »— Avot de Rabbi Nathan, version A, chapitre 5:2, page 13B. En identifiant « le Maître » à Dieu, les boéthusiens en sont venus à penser que l’absence de rétribution voulait dire qu’il n’y avait pas de résurrection des morts. La conséquence, c’est que leurs disciples ont fini par renoncer à la Torah et à créer les sectes des boéthusiens et des sadducéens, dont les adeptes ne croyaient pas en la résurrection. » L’article de Wikipedia se poursuit : « (…) cette lignée de disciples pourrait être intercalée dans le récit pour dédouaner Antigone de Sokho de sa responsabilité vis-à-vis des enseignements « déviants » de ses deux élèves. Dans cette seconde hypothèse, les Avot de Rabbi Nathan situeraient l’apparition du mouvement sous Antigone de Sokho. En considérant que le maître d’Antigone de Sokho est le grand-prêtre Simon II, Antigone de Sokho serait un contemporain d’Onias III. L’origine des mouvements boéthusiens et sadducéens serait ici à rechercher dans la période précédant la crise maccabéenne. »

Selon d’autres sources évoquées par Wikipedia, de grands-prêtres de l’époque hérodienne pourraient être à l‘origine du mouvement, et seraient des sadducéens fidèles à Hérode. « L’hypothèse de l’identification des boéthusiens avec des esséniens repose sur la division tripartie de la société juive à l’époque du Second Temple, telle qu’elle apparaît chez Flavius Josèphe et dans d’autres sources contemporaines. Ces sources mentionnent une division de la société juive en trois groupes : les sadducéens, les pharisiens et les esséniens. Or, les sources rabbiniques mentionnent les sadducéens et les pharisiens, elles ne citent jamais les esséniens. Par contre, elles font référence au groupe des boéthusiens, jamais mentionné chez Josèphe. Une explication déjà ancienne est que « boéthusien » est un autre nom pour « essénien ». Cette hypothèse est formulée pour la première fois par Azaria di Rossi au xvie siècle. Dans cette hypothèse, le nom « bethsin » serait la combinaison des deux termes « beth » et « [Es]sin ». »

(1) Jean Le Moyne, Les Sadducéens, Paris Librairie Lecoffre. J. Gabalda et Cie éditeurs, 1972

(2) Schmidt Francis n: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 106, 1997-1998. 1997. pp. 217-220. http://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0002_1997_num_110_106_127387

(3 Collection d’essais rabbiniques de Jacob Zalled Lauterbach, 1927, traduction Bernier G. Strasbourg

(4) Wikipedia