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Les Grecs furieux que Rome accorde aux Juifs des droits qu’eux leur refusaient (188)

Au conflit culturel et religieux opposant Grecs païens idolâtres et Judéens vont venir se rajouter ensuite d’autres griefs nés de la demande des Juifs de continuer à pratiquer la religion de leurs pères. Cette demande accordée par les Perses avait été refusée par les Grecs. Quand Rome émergea comme puissance contestant la Grèce, ses territoires et sa politique, elle eut une attitude bien plus ouverte aux demandes des Judéens, nous indique l’historien Giovannini Adalberto (1).

Pourtant, selon Jewish Encyclopedia, Alexandre le Grand avait donné aux Juifs “les mêmes droits que les Macédoniens” à telle enseigne qu’on appelait les Juifs d’Alexandrie les Macédoniens. Dès lors, ces droits ou ces privilèges comme les nomme l’historien Adalberto, ajoutent à la confusion quand celui-ci distingue le droit de cité des autres avantages demandés par les Juifs pour vivre selon leurs coutumes et quand il affirme que c’est en fait Rome qui a accordé ces privilèges aux Juifs et non les Grecs.

Ainsi selon Adalberto, « les Romains et les Juifs comprirent très vite l’intérêt qu’ils avaient à se rapprocher et à établir des relations diplomatiques. En -164, une délégation romaine encouragea les Juifs à conclure un traité d’alliance avec le Sénat, ce qui fut fait en -161. Sur la base de ce traité, les Juifs demandèrent à plusieurs reprises au Sénat son soutien contre une monarchie séleucide en pleine déliquescence, avec le résultat qu’à la fin du siècle ils avaient gagné leur totale indépendance religieuse et politique, et avaient en sus étendu leur territoire de tous les côtés. (…) Effectivement, la venue des Romains, qui a apporté aux Juifs liberté et épanouissement, a été pour les Grecs synonyme d’humiliation et de servitude. L’intervention de Rome a non seulement permis aux Juifs d’Israël de se libérer de la tutelle séleucide, mais elle a aussi et peut-être plus encore amélioré la condition des Juifs de la diaspora, qu’elle a en fait renversé complètement, dans les cités grecques, la hiérarchie des relations entre Juifs et Grecs. Ce renversement de hiérarchie est la véritable cause de l’antijudaïsme grec. »

Jules César concéda donc aux Juifs « le privilège de vivre conformément à leurs lois et coutumes, qui détermina le statut des Juifs jusqu’à la christianisation de l’empire au IVe s.25 (…) «  Très mal reçu par les Alexandrins lorsqu’il débarqua dans la capitale égyptienne après sa victoire de Pharsale », César dut alors son salut aux Juifs.

« Un contingent juif emmené par l’Iduméen Antipater, convainquit les mercenaires juifs au service du roi Ptolémée XIII de prendre le parti de Rome », selon Flavius Josephe dans Antiquités Juives. XIV, 127. César fut ainsi tiré d’affaire et « pour les remercier de leur aide, il accorda à tous les Juifs le droit de vivre conformément à leurs coutumes. Les Juifs eurent donc en 48 comme après la 3ème guerre de Macédoine la chance et la sagesse de se mettre du côté du vainqueur alors que les Grecs, fidèles à la monarchie ptolémaïque, défendirent farouchement l’indépendance du royaume égyptien ».

Les Grecs n’apprécièrent pas du tout de voir des privilèges accordés aux Juifs par César alors qu’eux-mêmes les leur refusaient. Que demandaient donc les Juifs en termes de « privilèges » ? Le droit de cité ? Non pas. « Ce que les Juifs ont demandé encore et toujours aux autorités romaines, nous explique Aldaberto : vivre conformément à leurs coutumes aussi bien en Israël que dans la diaspora. (…) Cette liberté impliquait (…) le droit d’association et la possession d’un lieu de culte, la synagogue. Droit d’association concédé aux Juifs par César et confirmé ensuite par Auguste et ses successeurs (…) privilège d’autant plus exorbitant que dans l’empire romain le droit d’association était strictement réglementé : César et Auguste ordonnèrent la dissolution de toutes les associations qui n’étaient pas formellement autorisées (…) ».

Cela signifiait « le droit de se réunir pour leurs cérémonies religieuses », « le droit de se réunir et en leur octroyant en outre un terrain où construire une synagogue »,  « pouvoir régler leurs propres affaires de manière autonome, notamment pour le droit matrimonial », « pouvoir respecter leurs prescriptions alimentaires, d’où la nécessité d’avoir leur propre marché », pouvoir envoyer chaque année à Jérusalem leur contribution au Temple, d’où la nécessité de se faire dispenser de certaines liturgies pour mettre de côté les sommes nécessaires », l’observance du sabbat, avec toutes les contraintes que cela impliquait, c’est-à-dire le renoncement à toute activité à des jours fixes qui, pour les autres, étaient des jours ordinaires. Cette observance du sabbat (…) affectait leurs relations avec les non- Juifs dans la vie de tous les jours, qu’il s’agisse de relations de travail ou d’affaires, (…) leurs relations avec la cité et ses autorités dans la vie civique et judiciaire, « la dispense du service militaire puisque leur religion leur interdisait de porter les armes le jour du sabbat, à quoi s’ajoutaient les prescriptions alimentaires qui leur interdisaient de partager le rata de la troupe et « la dispense de se présenter en justice le jour du sabbat (Antiquités Juives XVI, 27). »

L’historien fait ensuite intervenir le facteur démographique dans le paysage des relations entre Juifs et grecques : « A la différence des Grecs et des Romains, les Juifs ne pratiquaient la limitation des naissances ni par l’avortement ni par l’exposition des enfants non désirés. Ils avaient donc un taux de natalité remarquablement élevé, comme le fait déjà remarquer le livre de l’Exode, donc un accroissement démographique nettement supérieur à celui de leurs voisins. Or qui dit forte natalité dit forte tendance à l’émigration avec tous les problèmes que cela pose. Nous en avons une attestation dans la lettre de Claude, où l’empereur interdit aux Juifs de faire venir leurs coreligionnaires d’Israël et d’Egypte. »

L’historien Giovannini Adalberto essaye ensuite d’expliquer l’hostilité des Grecs par la menace qu’ils ressentaient devant le dynamisme juif. « Les Grecs se sont trouvés confrontés à un afflux de Juifs qu’ils ont dû accepter bon gré mal gré, puisque les Romains les protégeaient. Par ailleurs, la protection de Rome a dû permettre à ces Juifs de vivre leur religion beaucoup mieux qu’ils avaient pu le faire au Ille s. (…) « la simple bienveillance romaine a indirectement facilité la pratique religieuse des Juifs : ils avaient le droit d’envoyer à Jérusalem leur contribution pour le Temple, concession d’autant plus importante qu’à cette époque l’exportation d’or était rigoureusement réglementée par le Sénat, ce qui implique que les Juifs ont dû obtenir une dérogation. On relèvera également qu’une des lettres citées par Flavius Josèphe concernant la dispense de service militaire pour les Juifs citoyens romains date de 49 av. J.-C. et est donc antérieure aux dispositions prises par César. De droit ou de fait, les Juifs de la diaspora grecque ont dû obtenir entre le milieu du Ile et le milieu du 1er siècle une bonne partie des privilèges qui leur seront accordés en bloc par César en 47. »

L’historien hollandais J.N. Sevenster explique ainsi les origines de l’antijudaïsme antique: « Les Juifs restés fidèles à leur foi et leur éthique ne pouvaient pas vivre dans la société antique sans bénéficier de privilèges spéciaux. Cette fidélité implique inévitablement d’aller contre les règles de cette société, que ce soit en effectuant certaines opérations et en négligeant d’autres. Les privilèges sont donc essentiels pour eux et c’est pour cette raison, qu’ils ont été souvent haïs par leurs concitoyens ». C’est exactement ce qui est arrivé aux Juifs de la diaspora grecque à partir du milieu du 2ème siècle avant l’ère commune.