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Les Grecs confisquent les terres des Judéens, les déportent, les vendent comme esclaves ou les massacrent (193)

Pas de pitié pour les Judéens. Pour réduire leur nombre et y implanter des colons grecs à leur place, les Hellènes agissent brutalement. En -302, trente ans après qu’Alexandre Le Grand ait témoigné amitié et considérations pour le peuple juif, 100.000 Judéens avaient été faits prisonniers par les Ptolémées et envoyés en Egypte et 30.000 mobilisés dans leur armée. En -164, Antiochus IV adopte une politique d’agression à l’égard du peuple juif. Il est chassé de ses terres, contraint de ne plus vivre selon les traditions de ses pères. Il doit fuir pour rester vivant et s’incliner pour ne pas risquer d’être déporté.

Sur ces derniers et peu connus épisodes, qui couvre la dimension de la colonisation économique, un travail considérable a été accompli par une chercheuse américaine d’origine israélienne, Dr. Rivka Shpak Lissak. Celle-ci nous apprend dans un livre sorti en septembre 2015 ce qui s’est passé. Son livre repose sur les très nombreux travaux réalisés sur l’occupation grecque puis romaine d’Israël ces dernières années par les historiens israéliens. Ces travaux jettent une lumière crue sur le véritable nettoyage ethnique auxquels les Grecs ont procédé en terre d’Israël, quand les troupes grecques ont pris la place des troupes perses et que la population hellène s’est installée sur les terres alors juives. Cela survint, selon les travaux du professeur Kasher lors des guerres de Syrie entre Lagides et Séleucides (commencées en – 301), puis après les décrets d’Antioche Épiphane (-167) et les troubles qui ont suivi la bataille d’Emmaüs en (-165) entre Grecs et Maccabées: La situation devint intenable pour les Judéens, provoquant des départs forcés de la terre d’Israël.

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« En -103/-102 avant notre ère, la ville de Chihine en Galilée, précise Dr. Rivka Shpak Lissak, fut conquise par Ptolémée IX, et 10 000 de ses habitants ont été vendus comme esclaves. Lors des combats en Transjordanie, 5 000 Juifs ont été massacrés et les survivants vendus comme esclaves. Pour toutes ces raisons, la diaspora juive s’est considérablement renforcée. En -175 av. J.-C., Jérusalem est devenue une polis sous le règne d’Antioche Épiphane, et nombre de dissidents juifs ont alors dû fuir le pays, principalement vers l’Égypte, surtout après les décrets des Épiphane en -167 contre la religion juive. » Les Juifs ont aussi fui suite à la victoire Hasmonéenne sur les Hellénes, craignant pour leur vie.

« Les guerres entre les successeurs d’Alexandre ont transformé le pays en un terrain de bataille, endommageant gravement l’économie et causant de grandes difficultés à la population qui devait nourrir les forces militaires. Les batailles ont eu lieu sur les terres agricoles, ont détruit les récoltes et entravé les cycles agricoles. Beaucoup d’agriculteurs ont été enrôlés de force dans le travail forcé, ou appelés à servir dans les unités auxiliaires, les empêchant ainsi de cultiver leurs terres. Une nouvelle taxe a été prélevée sur une population déjà accablée par les impôts. Les armées s’installaient dans des villes et des villages entiers, en fonction de leurs impératifs militaires. Conséquences : appauvrissement de la terre et de ses occupants, augmentation des disparités sociales, émigration forcée qui n’a cessé qu’avec la victoire des Hasmonéens. »

Si certains Juifs de Galilée ont préféré prendre le chemin tout proche de la Phénicie, d’autres ont le plus souvent, pris la fuite vers l’Egypte. Là, « les colonies militaires ont constitué un débouché intéressant pour nombre de Judéens dépossédés, pendant la première moitié du IIe siècle avant notre ère, sous le règne des deux premiers souverains ptolémaïques. Ils recevaient des terres et jouissaient d’une autonomie nationale et religieuse. Trente colonies militaires Juifs s’établirent ainsi dans le quartier de Fayoum, au sud-ouest du delta du Nil. Une colonie appelée la terre de hônyo (hônyo ou Onias était un prêtre juif) a été établie sur la côte orientale du delta, et plusieurs autres à Cyrène (actuelle Libye). L’émigration d’origine économique cessa après la victoire Hasmonéenne. » Ainsi, par une sorte de translation, les Grecs prenaient la place des Juifs qui eux s’installaient en Egypte, où les attendaient de nombreux coreligionnaires.

La transformation de Jérusalem en Polis en -175 provoqua l’expropriation des terres juives, les paysans devenant locataires ou contraints de quitter le territoire national. C’est là un des principaux enseignements du livre de Dr. Rivka Shpak Lissak. Ce faisant, ce changement juridique a un effet induit sur la situation des Judéens pauvres car il « entraîne l’élimination de la politique de protection sociale financée par le trésor du Temple. Le Temple collectait des fonds, des dons et la dîme payée par chaque juif en Israël et à l’étranger. Une des fonctions importantes de la trésorerie du Temple était le financement de la politique de protection sociale basée sur les lois du Torah, y compris le soutien aux veuves, orphelins et autres personnes dans le besoin ; le moratoire des dettes pendant des années en jachère ; et l’application du droit des pauvres à recueillir des cultures dans les champs après la récolte. » L’argent du Temple a rempli les poches des prêtres hellénisés pour payer Antioche Épiphane qui les nommait grands prêtres et s’assurer ainsi le contrôle des futurs fonds du Temple.

Ce détournement a renforcé l’écart socio-économique entre riches et pauvres dans la population juive. Dr. Rivka Shpak Lissak explique: « Les agriculteurs (…) ont été pris dans une spirale d’endettement souscrit contre les lois de la Torah (qui interdit le versement d’intérêts entre Juifs NDLR), ce qui a permis à l’aristocratie hellénisée de s’emparer des terres, transformant les agriculteurs propriétaires en locataires. À Jérusalem, les classes inférieures (…) ont sombré dans la pauvreté. Beaucoup arrivaient à survivre grâce au revenu tiré de l’hébergement des pèlerins, de leur nourriture et des animaux pour le sacrifice. Les lois de la Torah supprimées, donnèrent un coup d’arrêt au pèlerinage à Jérusalem, entraînant leur faillite. Contrairement à la bulle des droits accordés par Antioche III, qui reconnaissait la propriété de leurs terres paysannes de la Judée, l’annexion des terres à la cité de Jérusalem provoqua leur dépossession. La transformation de Jérusalem en une Polis a été conforme aux intérêts économiques de l’aristocratie hellénisée. L’annulation du règne de la Torah a changé le système économique et activé l’aristocratie hellénisée qui transforma les fermes en domaines privés dont elle devint propriétaire. Le nouveau système économique changea les lois du commerce et les lois liées aux taux d’intérêt et a aidé à développer le commerce avec le monde helléniste. Dans le passé, les agriculteurs indépendants étaient pour la plupart des Juifs de Judée. À l’époque de Néhémie, le gouverneur sous l’occupation Perse et les agriculteurs se sont battus avec la classe supérieure pour leur propre liberté individuelle et la propriété de leurs terres ».

A l’époque, ils avaient gagné ce combat et la majorité de la Judée était restée dans les mains de ses agriculteurs Juifs. Peu de changements eurent lieu en Judée sous la domination ptolémaïque. Toutefois, ces Grecs Egyptiens utilisèrent l’arme économique à l’encontre des agriculteurs dont ils convoitaient les terres. « Les taxes foncières  imposées, sous l’occupation ptolémaïque, étaient cependant, un lourd fardeau pour les agriculteurs, écrit Dr. Rivka Shpak Lissak. L’annulation de la bulle des droits en d’Antioche III supprima la protection sur les terres d’agriculteurs. En -175, Les Grecs changèrent le statu quo en Judée. Malheureusement, la surface de la terre de Judée annexée à la Polis n’est pas connue. De nombreux historiens suivants ont cherché à s’en faire une idée précise sans toutefois y arriver définitivement : Avigdor Cherikover, Menahem Stern, Jones, Elias Bickermann, Michael Rostovtzeff, A. Mittwoch et Bezalel Bar-Kokhva. (…)

Pour conclure : « La confiscation des terres des fermiers de Judée s’est déroulée en trois étapes. La première débuta en -175 après que Jérusalem devint une Polis. La Couronne séleucide annexa les parties de la Judée à la Polis d’Antioche-Jérusalem et les classes supérieures hellénisées ont confisqué les terres des fermiers Juifs. La deuxième étape vint après une campagne punitive d’Appolonius en -168/7 avant notre ère, quand les terres ont été confisquées par la Couronne et les agriculteurs en devinrent les locataires. Dans la troisième phase, davantage de terres ont été confisquées et données à des soldats étrangers de la garnison militaire établie à Jérusalem en 167 avant l’ère commune. »

Mais ce n’est pas tout. Les Grecs ne firent pas les choses à moitié. La pression fiscale s’est aussi considérablement alourdie sur les Judéens.  Au depart, sous les Ptolémées, “les impôts payés par les Juifs incluaient l’impôt de capitation, l’impôt d’inclusion et la taxe du sel. La taxe d’inscription prenait la forme de dons que les sujets étaient tenus d’offrir aux dirigeants et membres de leurs familles lors d’occasions spéciales. Le souverain avait un monopole sur la vente du sel, et chaque sujet devait en acheter une certaine quantité. La vente des kakis et asphalte relevait également d’un monopole royal. »  Sous les Séleucides, le constat des historiens est que la pression fiscale s’est encore alourdie mais leur point de vue diverge par ailleurs selon Shpak Lissak : « Les taxes incluaient la dîme (maaser) au Temple, la taxe foncière et la taxe du Temple. Jason puis Ménélas proposèrent d’augmenter la taxe du Temple sur la Judée (…) en échange de l’appui du souverain pour sa collecte. Les classes inférieures ont fini par assumer la majeure partie du fardeau fiscal accru. L’historien Mittwoch pense que les Juifs ne payaient une taxe foncière avant la campagne punitive d’Applonius qui fit démolir les murs entourant Jérusalem, réduisant ainsi son statut. La taxe collective a été remplacée par une taxe sur les produits agricoles. Il s’agissait d’une lourde taxe perçue directement auprès des Juifs de Judée. Mittwoch rejette l’idée que les terres d’agriculteurs aient été confisquées. Au contraire, il pense qu’avec l’abolition de l’autonomie de la Judée, le roi devint propriétaire du terrain, faisant la Judée une propriété de la Couronne. Les historiens Bickermann et Rostovtzeff sont d’avis que la taxe foncière a été demandée en sus de la taxe collective. Bickermann croit que la plupart des terres de Judée ont été confisquées et que la taxe foncière a été perçue comme une punition pour participation à des émeutes. Rostovtzeff pense que la taxe foncière avait déjà été mise en cause par les Ptolémées. La différence entre les Lagides et les Séleucides, c’était que les Séleucides ont perçu la taxe directement des particuliers en plus de la taxe collective. En plus des taxes payées aux souverains étrangers, les Juifs devaient également payer une dîme au Temple. La plus grande partie de la charge fiscale a été prise en charge par les agriculteurs, et ils se sont effondrés sous elle. Mittwoch précise que la taxe foncière a été perçue avant le déclenchement en -167 de la révolte hasmonéenne, comme punition pour les émeutes à Jérusalem en -169/8 avant notre ère. »                                                              

Comme si cela ne suffisait pas, les conquérants Grecs ont « restreint l’installation de Juifs dans les régions faiblement peuplées. La Judée était la plus peuplée, et le taux de croissance naturel de la population juive y était parmi les plus élevés dans la région. La politique de confiscation de terres limita les colonies juives dans les zones de plus faible densité de population autour de Judée. »  Dès lors, les Judéens étaient placés devant l’alternative de se révolter au risque de mourir ou d’être envoyés en esclavage, ou de partir.

 

(1) “Quand et comment la majorité juive de la terre d’Israël a été éliminée” Dr Rivka Shpak Lissak 

(2) Quelques-uns des auteurs auxquels se réfère Dr Rivka Shpak Lissak dans son livre :

– Aryeh Kasher (1936- 2011) est un professeur de l’université de Tel Aviv. Il a reçu le Prix Bialik en 1990. Sa thèse a été la situation juridique et politique et le système des droits des Juifs dans l’Égypte hellénistique et romaine.

– Avigdor Cherikover, the Jews and the Greeks in the hellenist period Dvir Publishers, Jerusalem, 1963

– Menahem Stern (1925-1989),  the land of israël during the hellenistic period (-333/-162), Keter publishing house Jerusalem, 1981

– A. Mittwoch, Tribute and land tax in seleucid Judea, Biblica, vol 35, 1955

– Michael Rostovtzeff, Social and economic history of the hellenistic world, Oxford, 1941

– Bezalel Bar Kochva, Judas Maccabeus, the jewish struggle against the Seleucids, Cambridge university, 2002

– Elias Bickermann (1897, 1981) the Jews in the Greek World,

AHM Jones, The cities of the eastern roman empire, Clarendon press, 1937