Imprimer Imprimer

Les erreurs du roi Salomon (64)

Jéroboam et le peuple se rebellent contre le roi Salomon   Gravure de F.B. Schell tirée de ‘l’Histoire de la Bible’ de Charles Foster

Jéroboam et le peuple se rebellent contre le roi Salomon
Gravure de F.B. Schell tirée de ‘l’Histoire de la Bible’ de Charles Foster

Les historiens ont beaucoup glosé sur les erreurs du roi supposé « sage ». Nul n’est infaillible, pourrait-on dire, même si le roi avait été prévenu mais par orgueil, n’en avait tenu cure. De quelles erreurs s’agit-il ?

– La construction de sanctuaires étrangers : erreur funeste et nécessité commerciale ? « C’est au temps de sa vieillesse que les femmes de Salomon entraînèrent son cœur vers des dieux étrangers, de sorte que son cœur n’appartint point sans réserve à l’Eternel, son Dieu, comme le cœur de David, son père. Il servit Astarté, la divinité des Sidoniens, et Milkom, l’impure idole des Ammonites. Bref, Salomon fit ce qui déplaît au Seigneur, loin de lui rester fidèle comme avait fait David, son père » (Rois I11, 4-6). Malgré la construction du Temple, acte de dévotion particulière à YHWH, Salomon n’hésita pas à ériger des sanctuaires aux autres divinités (I rois xi. 4). Selon Jewish Encyclopedia*, ces édifices ont contribué à la splendeur de la capitale et ont été une source de revenus pour la Cour. Salomon tomba victime des flatteries des femmes exotiques de son harem et fut ainsi tenu responsable du déclin de l’empire (Rois I, 11, 1) mais le culte polythéiste introduit par ses femmes étrangères dans Jérusalem et sa faible opposition à leur demande que leurs dieux soient affichés et respectés conduisirent à la dégradation morale et religieuse du roi, jusqu’à perdre son emprise sur le peuple et sur sa propre foi. Cela provoqua une désaffection dans Edom et en Syrie et les paroles du prophète Abija de Salomon à Jéroboam (voir prochain chapitre), ont accéléré la désintégration et la dissolution du royaume. Dans le déclin de sa vie, la puissance de Salomon s’est estompée, et sa mort a été le signal de l’éclatement du Royaume.
Toutefois, selon l’historien allemand Heinrich Graetz (Histoire des Juifs**), « la tolérance que montrait Salomon, en permettant d’élever des autels idolâtres sur le mont des Oliviers, ne procédait pas seulement d’un sentiment d’indulgence pour ses femmes païennes ; c’était encore une concession faite aux sociétés de commerce étrangères établies à Jérusalem. D’après lRois II, 23, 13, il existait aussi dans la capitale un sanctuaire consacré à l’Astarté des Sidoniens, c’est-à-dire des Phéniciens. Comme Salomon entretenait de très étroites relations avec la Phénicie ; il faut croire que des marchands de ce pays qui, pour la facilité de leur trafic, possédaient des comptoirs à Jérusalem, avaient demandé pour la célébration de leur culte un emplacement que Salomon n’avait guère pu leur refuser. »

– Les effets néfastes du mariage avec de multiples femmes et avec l’égyptienne en particulier. « Les Tannaim insistent particulièrement sur le mariage criminel de Salomon avec la fille de Pharaon, qui eut lieu dans la nuit, lorsque le Temple fut achevé, déclarent-ils. Cette affirmation contredit Seder ‘ Olam R 15, pour qui Salomon l’a épousée quand il a commencé à construire le Temple, c’est-à-dire à la 4ème année de son règne (Rois I vi. 1). Il n’avait pas bu de vin au cours des 7 années de la construction du Temple mais la nuit de son achèvement, il célébra son mariage avec des réjouissances sonores qui se mêlèrent à celles des Israélites célébrant l’achèvement de l’édifice sacré. On dit que Dieu a, pour cette faute, pensé détruire le Temple et toute la ville de Jérusalem. La fille du Pharaon offrit à Salomon 1 000 différents types d’instruments de musique, lui expliquant que chacun d’eux était utilisé pour l’adoration d’une idole spécifique. Elle avait accroché au-dessus de son lit un dais brodé de pierres précieuses qui brillaient comme des étoiles afin que chaque fois qu’il avait l’intention de se lever, en regardant les joyaux, il pensait qu’il faisait encore nuit. Il a continué ainsi à dormir, avec les clés du Temple sous son oreiller. Résultat : Les prêtres n’étaient pas en mesure d’offrir le sacrifice du matin. Ils en ont informé sa mère, Bath-Schéva, qui réveilla le roi quand les 4h de la journée s’étaient déjà écoulées. Elle le réprimanda pour sa conduite (1-9 de Proverbes. Xxxi). »

– « L’effet destructeur du mariage avec la fille du Pharaon sur le Temple est davantage exprimé dans l’allégorie suivante: « Lorsque Salomon épousa la fille du Pharaon, Michael [une autre version dit Gabriel] créa une tige dans le lit de la mer, qui rassembla autour une île laquelle, plus tard, donna naissance à Rome [le futur destructeur de Jérusalem]. » R. Jose cependant déclare que l’intention de Salomon dans ce mariage était de convertir la fille de Pharaon au judaïsme, l’amenant ainsi sous les ailes de la Shehinah (Talmud de Jerusalem Avoda Zarah i. 39C ; Shabbat 56 b ; Sanhédrin. II. 6 ; Sanhédrin. 21 b). Salomon a-t-il mesuré les implications spirituelles de cet acte ? Laurent Cohen* apporte au dossier une analyse perspicace : Dans cette action, « la raison d’Etat l’emporte » et citant Radak, « Tant que vivait Shimi, Salomon n’a pas pu épouser l’égyptienne car il le craignait » car (Shimi) était son maître. Mr Cohen évoque un autre verset de la parole divine : « Car cette ville (Jérusalem) a été pour Moi un objet de colère et d’indignation depuis le jour où elle fut bâtie » (Jérémie 32,31).
Depuis le jour où elle fut bâtie fait référence au mariage avec la fille de Pharaon. Mr Cohen* cite le Da’at Sofrim : « Intentionnellement ou non, et de par sa trop grande culture égyptienne, la fille de Pharaon parvint à introduire dans le cœur de Salomon quelque chose qui fit perdre de sa hargne contre l’idolâtrie. » Et il conclut : « Ce mariage est entre autres choses, synonyme de brèche dans le dogme monothéiste qui fonde la notion même de royaume d’Israël (…) Ce mariage va peu à peu assurer en quelque sorte un droit de cité au paganisme à Jérusalem, alors la réalité se dédouble : objectivement, le peuple d’Israël va désormais s’élever vers les cimes de la vie spirituelle en adorant et en servant le Dieu Un ; et simultanément, l’Histoire juive est d’ores et déjà travaillée de l’intérieur par des forces destructives qui finalement mèneront à l’implosion du royaume, l’anéantissement du Temple et l’exil. »
Laurent Cohen* apporte un addendum de poids, celui d’Abravarnel, qui cite la Thora : «Ne t’allie pas par le mariage avec eux » (Deutéronome 7,3) : il s’agit des 7 peuples stigmatisés par la Bible. « Ce verset n’implique en aucune façon les Egyptiens en particulier et les non-Juifs en général ». Et de citer Gersonide : « Le roi n’a épousé la fille de Pharaon qu’après sa conversion (au mosaisme) ». Puis la guemara Yebamot : « Du temps de David et Salomon, on avait l’habitude de repousser les convertis qui le plus souvent étaient attirés par la grandeur du royaume d’Israël (davantage que par la sagesse hébraïque). Pourtant la conversion de la fille de Pharaon n’était pas motivée par ce type de raison, car d’extraction royale, la magnificence lui était familière. »

– La liaison coupable avec la reine de Shaba : Les rabbins dénoncent Salomon (Rois x. 13) pour ses relations avec la Reine de Saba, dont le résultat fut Nabuchodonosor, qui détruisit le Temple (Rachi). Les partisans de Salomon, en revanche, récusent le côté romancé et passionnel de l’histoire avec la Reine de Saba et interprètent les mots « Malkat Sheba » comme signifiant « le Royaume de Saba » qui a offert sa soumission à Salomon (B. B. 15 b). Selon les rabbins, le péché attribué à Salomon dans Rois I xi. 7). n’est pas que Salomon soit tombé dans l’idolâtrie, mais qu’il était coupable de n’avoir point retenu ses épouses de leurs pratiques idolâtres (Shabbat. 56 b). Pourtant, la légende répandue dans la littérature rabbinique est que Salomon a perdu sa royauté, ses richesses et même sa raison en raison de ses péchés. Cette légende est fondée sur les mots « Moi, Ḳohelet, était roi sur Israël à Jérusalem » (Eccl. i. 12,), qui démontrent que, lorsqu’il les a prononcées, il n’était plus roi depuis longtemps. Progressivement, il est tombé de la gloire la plus élevée à la plus profonde misère.
Selon Sanhédrin 20b, « dans un premier temps, Salomon régnait sur les habitants du monde d’en haut, puis que sur ceux de la partie inférieur, puis que sur les habitants de la terre et par la suite sur Israël seulement. Pour finir, il ne conserva que son lit et son bâton ; et enfin, son bâton seul. Ainsi, il aurait fini dans le dénuement. Toutefois, certains affirment que la Reine de Saba était venue pour se convertir, comme beaucoup d’autres, attirés par la magnificence du Temple et l’aura du roi Salomon. Du reste, le récit de la réunion des deux souverains par le Targoum Sheni ne manque pas de sel : le roi invita tous les animaux à danser devant eux mais le coq était absent. Convoqué, il affirma que pendant 3 mois il avait exploré la terre à la recherche de pays non encore soumis au roi. Il tomba sur une contrée fort riche dénommée Kitor et dirigée par une reine. Le coq convoya ainsi une invitation à l’adresse de la reine, qu’elle trouva sous l’aile de l’animal. »

* Traduction libre à partir d’un article publié à l’adresse suivante  http://www.jewishencyclopedia.com/articles/13842-solomon dans Jewish Encyclopedia publié par la Société de Théologie Juive de Philadelphie, créée en 1906

**Histoire des Juifs d’Heinrich Graetz, en format numérique, 1874-76
***Le roi Salomon, une biographie de Laurent Cohen, aux éditions du Seuil
Mise en ligne : 10 septembre 2014- Version 1- Israël Antique Salomon 4-64