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L’araméen supplante de plus en plus l’hébreu dans le parler des Judéens (175)

Les vicissitudes de l’histoire de l’Etat judéen, relégué sous l’empire perse à l‘état de province autonome, ont eu un impact sur la langue parlée par ses habitants, les Judéens. Les historiens ont longtemps débattu du déclin puis du remplacement de la langue hébraïque par sa langue soeur, l’araméen. Dans un ebook (1) mis en ligne et daté du 20 septembre 2011, David Steinberg place d’emblée l’exil à la fin du 8ème siècle avant l’ère courante des habitants du royaume d’Israël d’alors (celui d’après le schisme, aussi appelé royaume du nord), comme l’une des causes de la baisse du parler hébreu.

L’araméen était une langue composée de multiples dialectes, soutient Encyclopedia Judaica (2) : l’ancien, l’officiel, le moyen, l’occidental, l’oriental –celui du Talmud de Babylone, le moderne. Globalement l’araméen a pris une influence croissante dans l’orient de naguère sur l’hébreu.

Steinberg explique : « La convergence des deux langues a été due à l’influence écrasante de l’araméen occidental sur l’hébreu mishnaïque, comme l’écrit le plus grand expert du judéo-araméen et de l’hébreu mishnaïque du milieu du XXe siècle, écrit  E. Y. Kutscher. » (2)

Steinberg poursuit : « La chute de la Samarie à la fin du 8ème siècle avant notre ère conduit Juda à s’intégrer au vaste système assyrien d’échange. La lingua franca de la domination assyrienne et du commerce international à l’époque était l’araméen. (…) Dès le début du 6ème siècle avant notre ère jusqu’à l’extinction de l’hébreu comme langue parlée au 2ème siècle avant JC, l’hébreu était sous pression continue de l’araméen, une langue aussi étroitement liée à l’hébreu que l’espagnol à l’italien. L’araméen était la langue des voisins non juifs (à l’exception de certains syriens hellénisés), la langue parlée des Juifs de Babylone, de Galilée et de nombreux Juifs en Judée. (…)  Certains experts ont parfois prétendu que l’hébreu avait été complètement remplacé par l’araméen au cours de cette période. D’autres, tels que Segal, Greenfield et Levine, cités par Steinberg, ont démontré que ce n’était pas le cas. Les études linguistiques modernes, la recherche sur les sources contemporaines, les lettres de Bar Kochba formulées en un hébreu parlé populaire : tous ces éléments montrent que l’hébreu était une langue parlée de la Palestine méridionale jusqu’à135 après JC, lorsque, dans le sillage de la révolte de Bar Kochba, les Romains ont expulsé ou massacré la population juive dans les zones où  l’hébreu était encore parlé. À ce moment-là, l’araméen et le grec étaient devenues pratiquement les seules langues parlées de l’ensemble comprenant ce qui est maintenant l’Irak, la Syrie, le Liban, la Jordanie et Israël. La répression romaine de la première révolte juive contre Rome (67-70 EC), avec la destruction de Jérusalem, a conduit à un effondrement socio-culturel religieux et à la disparition de l’aristocratie sacerdotale juive ».

L’explication par le changement de l’environnement géopolitique de la Judée est-elle suffisante ? Jewish Encyclopedia (3) offre une deuxième explication en évoquant l’affaiblissement du sentiment national chez les Judéens : « L’araméen prit de plus en plus place dans les populations juives de Palestine et de Babylonie, dépourvues de leur propre conscience nationale. Sous les Achéménides (les Perses), l’araméen devint la langue officielle dans les provinces entre l’Euphrate et la Méditerranée (voir Esdras iv. 7) ». Du reste, Néhémia reconnut lui-même cette emprise progressive de l’araméen au détriment de l’hébreu dans la vie quotidienne des Judéens en exprimant sa désapprobation « que les enfants de ceux qui vivent en mariage mixte « ne parlent plus » dans la langue des Juifs » (Néhémia xiii. 24). Ainsi, les mariages mixtes des Judéens, restés sur place pendant le premier exil, expliquent, selon un acteur clé du retour de Babel, la dérive qui a conduit progressivement à un délaissement de l’hébreu.

Selon Jewish Encyclopedia, « Dans les Chroniques, des documents sur l’histoire du Second Temple sont reproduits en araméen (Esdras iv. 8-22; v. 1-6, 12 ; vii. 12-26), (…) l’auteur du livre de Daniel commence son récit en hébreu, mais (…) le continue en araméen (Dan. II. 4, vii. 28). A l’époque du Second Temple, les deux langues étaient couramment utilisées en Palestine : l’hébreu dans les académies  religieuses, l’araméen est la langue parlée des  classes populaires au quotidien. L’araméen a continué de se propager, et est devenu l’idiome populaire coutumier sans faire totalement abstraction de l’hébreu. L’hébreu a survécu dans les écoles et parmi les savants — l’enracinement, en quelque sorte, dans l’esprit national — et est demeuré exposé à l’influence de l’araméen. Sous cette influence a été développée une nouvelle forme d’hébreu, qui a été préservé dans la littérature tannaïtique (…) Les formes juridiques des différents actes publics (contrats de mariage, de divorce, etc., nomenclatures) ont été ensuite établies en araméen. Les messages officiels de Jérusalem aux provinces ont été rédigés dans la même langue. Les « listes de jours de jeûne » -Meguilat Taanit-, édités avant la destruction du Temple, étaient écrits en araméen. Flavius Josèphe estime l’araméen si profondément identique à l’hébreu qu’il reprend les mots araméens en hébreu (Antiquités juives iii. 10, § 6) (…) C’est en araméen que le même Flavius Josèphe écrivit son livre  La Guerre des Juifs  (…) et Hillel aimait encadrer ses maximes dans cette langue. »

Jewish Encyclopedia poursuit : « Le plus ancien monument littéraire de l’Aramaisation d’Israël serait le Targoum, la version araméenne des Ecritures. (…) La nécessité s’était faite sentir de compléter la lecture publique du texte hébreu de la Torah dans la synagogue par sa traduction en araméen (…) Quand le deuxième Temple a été détruit, et les derniers restes de l’indépendance nationale avaient péri, le peuple juif (…) était devenu presque complètement un peuple syriaque. » Résultat : Les Judéens d’alors parlaient dans les deux langues, hébreu et araméen, et si des mots de l’une se mêlaient aux mots de l’autre, l’hébreu se trouvait concentré dans les cercles religieux. « Dans les académies (religieuses NDLR) qui, après la destruction de Jérusalem, sont devenus les véritables foyers de vie intellectuelle juive, la langue hébraïque, sous sa nouvelle forme (hébreu mishnaïque), est devenue la langue de l’instruction et du débat religieux, (…) la langue de la prière et de la dévotion privée. (…) »

Des preuves de cette percée de l’araméen se retrouvent aussi dans les découvertes archéologiques. Selon un article de Tsafon N°56 d’Ursula Schattner-Rieser* la chercheuse revient sur la découverte a Elephantine, près d’Assouan en Egypte, d’inscriptions, rédigées en égyptien, araméen et hébreu, qui témoignent de la vie d’une communauté juive d’origine syrienne au 5ème ou 6ème siècle avant JC.

La chercheuse Ursula Schattner-Rieser* poursuit : « Les documents (…) datent pour la plupart du Ve siècle. Ils sont écrits en araméen d’empire, la langue du commerce. Le plus ancien document date de 495 av. J.C.8 et le dernier de 398 av. J.C.9. (…) Bien qu’attachés au yahvisme ces textes témoignent des tendances syncrétistes de la colonie juive. (…) qui avait un Temple où l’on invoquait non seulement Yaho mais aussi des divinités païennes, comme Ashimbetel et Anatbetel, qui recevaient des dons d’argent plus élevées que celles versées à YHW, pourtant leur divinité suprême ! Il  s’agit probablement d’un yahvisme non réformé, semblable à celui qu’attaquait Jérémie, soit à Jérusalem, soit en Egypte. On remarquera, souligne justement la chercheuse, aussi que ce yahvisme tolérait les mariages mixtes et ne connaissait ni n’appliquait la réforme d’Ezra et de Néhémia, laquelle condamnait et interdisait de tels mariages (Néhémia 13,1-3). »

(1) History of the Ancient and Modern Hebrew Language

(2) A history of the hebrew language by Eduard Yehezkel Kutscher. Ed Raphael Kutscher. Jerusalem and Leiden. Magnes and E.J. Brill (1982)

(3) Traduction libre et résumée d’un article parue à l’adresse http://www.jewishencyclopedia.com/articles/1707-aramaic-language-among-the-jews J

Alphabet hébraïque

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(4) Encyclopedia Judaica tome 3 p 259

Alphabet arameen (source rocbo.lautre.net