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La judaïsation forcée des Iduméens par Hyrcanus visait la continuité territoriale et la profondeur stratégique (202)

Peu d’historiens expliquent la motivation de Yohanan Hyrcanus dans l’acte unique dans l’histoire juive, de judaïsation forcée qu’il pratiqua avec les Iduméens mais la plupart reconnaissent que cette action avérée par les témoignages de Flavius Josephe notamment, a été un cas unique et surprenant de l’histoire juive. Unique car ce fut un acte d’Etat et que l’Etat juif a, quelques décennies plus tard, disparu. Surprenant car la doctrine religieuse d’Israël n’a jamais été de convertir, loin de là. La littérature rabbinique témoigne d’une réticence rigide sur ce point. Alors quelle était la motivation d’une telle judaïsation forcée ? A travers la lecture des historiens spécialisés, on peut arriver à trouver des embryons de réponse. Un préalable s’impose toutefois : Qui étaient les Iduméens ? Et ces peuplades hostiles à Israël ?

Les peuplades voisines du peuple hébreu en terre de Cannaan étaient au nord les Phéniciens, à l’est les Samaritains et au sud les Iduméens, Avec chacune, un historique relationnel et des relations Profitant de l'exil des Juifs et des vicissitudes de la Judée, les Iduméens (ex d'Edom) s'étaient étendus vers le nord et l'est (carte de Wikipedia)souvent instables, le plus souvent marquées par une hostilité réciproque. Mais l’émergence d’un Etat hasmonéen fort dans un environnement hellénisé et donc lui aussi hostile, a créé une nouvelle donne. L’Etat hébreu ainsi reconstitué, après 110 ans environ d’occupation des gréco-syriens (les Séleucides) et des gréco-égyptiens (les Ptolémées), puis de quelques ans de guerres, a d’abord voulu reprendre son souffle et consolider ses bases.

D’abord sur le plan territorial en créant une distance plus grande de la capitale, si souvent assiégée et envahie et du Temple, détruit, reconstruit, pillé, profané. Créer un espace plus grand autour de la ville de Jérusalem tout en reconstituant les miettes de la nation juive, un peu partout, paraît être le premier objectif d’Hyrcanus. Pourquoi maintenant ? Les Gréco-syriens étaient à nouveau en proie à leurs guéguerres dynastiques délaissant la gestion des peuplades voisines de la Judée. Hyrcanus se sentait assez fort pour passer à l’offensive.

Résumons-nous : Israël est en pleine renaissance après des années d’occupation grecque. Le peuple judéen avait été divisé en pro-hellènes et anti-hellènes. Le parti nationaliste, grâce aux Maccabéens, est arrivé au prix de nombreux sacrifices humains à vaincre et chasser l’occupant grec. Mais il reste entouré de populations hostiles : les Phéniciens, les Samaritains, les Iduméens. L’historien israélien Uriel Rappaport nous apprend que « lors des guerres hasmonéennes les Phéniciens furent parmi les principaux adversaires des Juifs et dès Judas Maccabée les cités de Phénicie du sud Acre Tyr et Sidon firent déjà partie du front anti-judéen » (1).  Il ajoute à propos des Iduméens: « Ils représentent un groupe part parmi les peuples les plus proches des fils Israël. Ce sont les seuls avoir assuré la continuité de leur existence et de leur identité durant les périodes perse et hellénistique. Cependant malgré la proximité de la langue, voire des langues, un dialecte hébreu /iduméen ainsi que araméen et le grec) et des coutumes (la circoncision), les Iduméens diffèrent des Juifs quant à la religion ». Mais ajoute l’expert, « Une hostilité parfois extrêmement vive (voir le prophète Abdias (2)) qui ressort du domaine territorial et politique oppose les Juifs aux Iduméens. Elle s’exprime dans les mythes illustrant les rapports entre Jacob et Esau de la Genèse au livre des Jubilés aux Testaments des douze patriarches et au Midrach Wa-Yisa’u dans l’usage d’’Edom’ pour désigner Rome (…). Il faut toutefois remarquer que ces mythes expriment une certaine ambivalence. Car Esau est le frère de Jacob et la rancune d’Esaü envers Jacob n’est pas dépourvue de fondement et les Iduméens ne sont pas tous des ennemis des Juifs. » Il y a donc un passé qui marque déjà les relations avec cette minorité auquel se rajoute une hostilité partagée à l’égard des Hellènes. Cette minorité dut se convertir au judaïsme sous la pression militaire et la conquête territoriale d’Hyrcanus dès le début de son règne en -134 mais Rappaport reconnaît à propos de la conversion « qu’on en ignore les détails ».

Une historienne française du judaïsme antique, Katell Berthelot, explique ainsi cette judaïsation (3) : « Les aspects principaux de la judaïsation des Iduméens, tant d’après Ptolémée que Flavius Josèphe, sont en définitive le fait d’adopter les lois judéennes, le mode de vie des Judéens ou Juifs, et la dimension coercitive. Par la suite, lors de la grande révolte juive contre l’empire romain en 66-70 de notre ère, les Iduméens témoigneront pourtant d’une fidélité tenace au temple du Dieu d’Israël à Jérusalem, qu’ils voudront défendre les armes à la main. » Elle explique ainsi ce processus:  « La judaïsation répondait à plusieurs besoins : d’une part, éradiquer des pratiques idolâtres qui suscitaient un fort antagonisme au sein de la population juive ; d’autre part, asseoir le pouvoir de la dynastie hasmonéenne de manière stable, en jouant sur plusieurs tableaux : 1) capter au bénéfice de la dynastie les revenus fiscaux qui allaient aux sanctuaires “païens” rivaux du temple de Jérusalem, et éliminer les élites sacerdotales concurrentes ; 2) le territoire contrôlé par Jean Hyrcan s’étant considérablement élargi, il était préférable de ne pas expulser des populations qui, de par leur proximité culturelle avec les Judéens (illustrée entre autres par la pratique partagée de la circoncision), pouvaient constituer des alliés, s’ils étaient suffisamment associés aux bénéfices de l’ordre nouveau. L’imposition des lois juives visait à intégrer les Iduméens de manière durable à la société judéenne. Si les Iduméens demeurèrent malgré tout un groupe à part au sein de la société judéenne, c’est parce que celle-ci était organisée autour de principes généalogiques stricts. » Cette judaïsation visait quel objectif ? « Le besoin de conférer à ce groupe un statut juridique ou juridico-religieux clairement défini au sein du nouvel Etat, ainsi qu’au besoin de nouer des liens d’alliance durables avec un groupe ethnique distinct des Israélites, mais qui pouvait d’après les généalogies bibliques se rattacher à la descendance des patriarches Abraham et Isaac. En effet, dans la tradition juive, les Iduméens étaient considérés comme les descendants d’Esaü, le frère jumeau de Jacob-Israël (…) A l’époque, leur maintien dans la catégorie générale des gerim, inférieurs aux Israélites de naissance. Si Hérode devint roi de Judée malgré ses origines iduméennes, c’est uniquement parce que cette décision fut prise par le sénat de Rome, et qu’Hérode sut, par la suite, être un allié et un client fidèle de l’empereur Auguste. » Ce qu’on appellerait aujourd’hui une politique d’inclusion. Reste à préciser le pourquoi.

Le chercheur Claude Orrieux dans un article sur les relations entre la Judée et ses voisins dans l’antiquité (4), explique : « Les Hasmonéens ne disposaient pas d’une population judéenne assez nombreuse pour suffire à coloniser les riches terres de culture dépendant des cités annexées, sans oublier le domaine royal hérité des Séleucides. La purification rituelle, et le repeuplement judéen des premières agglomérations par Simon ne pouvaient se prolonger longtemps. Jean Hyrcan et ses successeurs contraignirent donc les habitants des territoires conquis à choisir entre le massacre, l’expulsion et la judaïsation. » Explication mi-stratégique, mi-religieuse : «Dans le laps de temps qui sépare les derniers écrits bibliques et la révolte maccabéenne, le « cercle de sainteté » a été étendu à la terre, puis à l’État. Un État juif (et non plus seulement judéen) ne pouvait être, dans l’optique hasmonéenne, habité à demeure que par des Juifs, sinon la terre d’Israël serait souillée. Les Juifs en vinrent à s’imposer librement à eux-mêmes les règles de la pureté dite « lévitique ». Ils achevaient ainsi d’accepter collectivement l’image proprement sacerdotale qui leur avait été proposée par le fameux « dit de l’aigle », celle d’un « royaume de prêtres » et d’une « nation sainte, gôy qâdôsh » (Ex 19, 6). C’est précisément parce qu’elle contredisait en profondeur cette image que la judaïsation forcée n’avait aucun avenir. Les derniers prophètes avaient en effet, dans la perspective tracée par le « dit de l’aigle », rêvé d’un grandiose pèlerinage eschatologique : à la fin des temps, après leur sanglante défaite cosmique, les nations idolâtres seraient contraintes à reconnaître que Yahweh seul est dieu. Elles affluraient en foule à Jérusalem adorer le dieu unique. »

Mais alors comment s’est passée la circoncision des Iduméens ? Simon Claude Mimouni apporte quelques réponses : « Aux époques perse et grecque, cette coutume avait été progressivement abandonnée par les voisins immédiats des Judéens de la Palestine (Ezra 32, 21-30) dont les Sidonniens, de Jdt 14, 10 au sujet des Ammonites – les uns et les autres présentés comme incirconcis – et de Flavius Josèphe qui dit qu’en son temps, c’est-à-dire au 1er siècle de notre ère, les Judéens sont les seuls habitants de la Palestine à pratiquer la circoncision. » Mimouni précise: « D’une manière générale, l’étendue de la pratique de la circoncision dans l’Orient ancien est difficile à préciser (…) En revanche, au VIe s. avant notre ère, les Judéens sont nommés avec les Égyptiens, les Édomites, les Ammonites, les Moabites et les Arabes comme étant circoncis de chair mais incirconcis de coeur (cf. Jr 9, 24-25). Flavius Josèphe avance que les Iduméens (= Édomites), vers la fin du IIe siècle avant notre ère, ont été contraints à la circoncision par Jean Ier Hyrcan, alors qu’au VIe siècle avant notre ère, ils sont considérés comme pratiquant la circoncision (cf. Ezra 32, 29 ; Jr 9, 25) – à une certaine époque, il semble donc qu’ils aient abandonné cette coutume. » Encore faut-il savoir de quelle circoncision il s’agit. La circoncision juive comprend plusieurs actes successifs  obligatoires, ce que ne pratiquent les autres.

(1) Rappaport Uriel, Cohen Sylvie. Les Juifs et leurs voisins à l’époque perse, hellénistique et romaine. In: Annales. Histoire, Sciences Sociales. 51ᵉ année, N. 5, 1996. pp. 955-974; doi : 10.3406/ahess.1996.410900 http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1996_num_51_5_410900

(2) Selon Wikipedia, « le livre d’Abdias (ou Obadia) est basé sur une vision prophétique concernant la chute d’Édom, [v.1,4, 18] une nation installée dans les montagnes [v.8,9,19,21], dont le père fondateur est Esaü. [v.6] Abdias décrit une rencontre avec Dieu qui dénonce l’arrogance d’Edom et ses actions violentes contre son pays frère, la maison de Jacob. [v.10] La vision projette également la chute de Jérusalem livrée aux mains des envahisseurs étrangers et la colère de Dieu contre Edom pour avoir tiré profit du malheur des Juifs de Juda, scellant ainsi sa perte. [V.10-14]. Le dernier aspect de la vision porte sur la restauration d’Israël, perçu comme un lieu saint, au détriment de la lignée Édomite qui prendra fin. » [Louis Segond v.15, 17]

(2) Les conquêtes hasmonéennes et la judaïsation des Iduméens (Ier-IIe siècles avant notre ère), par Katell Berthelot, Conversion / pouvoir et religion, 8 juillet 2016. En ligne : https://pocram.hypotheses.org/1258 Katell Berthelot est directrice de recherche au CNRS, au sein du Centre Paul-Albert Février (TDMAM, UMR 7297, Aix-Marseille Université – CNRS). Historienne du judaïsme à l’époque hellénistique et romaine, elle dirige actuellement un programme financé par le Conseil européen de la recherche (ERC) sur l’impact de l’impérialisme romain sur la formation du judaïsme antique (2e s. av. notre ère – 7e s.). 

(3) Orrieux Claude. De l’anathème à l’assimilation : le problème des étrangers domiciliés en Israël. In: Mélanges Pierre Lévêque. Tome 3 : Anthropologie et société. Besançon : Université de Franche-Comté, 1989. pp. 285-304. (Annales littéraires de l’Université de Besançon, 404); http://www.persee.fr/doc/ista_0000-0000_1989_ant_404_1_1226

(4) Mimouni Simon Claude. Conférence de M. Simon C. Mimouni. In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 110, 2001-2002. 2001. pp. 301-310; http://www.persee.fr/doc/ephe_0000-0002_2001_num_114_110_11966