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La classe sacerdotale de Judée critique la Septante, les Juifs hellènes d’Egypte l’apprécient (182)

La Bible grecque des Septante

La Bible grecque des Septante

Quels sont les enjeux de l’irruption de la Septante pour le peuple juif  attaché à la Thora ? Le peuple juif a-t il rejeté le principe même de la traduction d’un texte hébraïque sacré ? Comment la classe sacerdotale d’alors puis la tradition rabbinnique ont-elles réagi à la publication de la Septante à un ou deux siècles avant l’émergence du christianisme ? Comment la communauté juive d’Egypte elle-même a-t-elle accueilli la sortie du livre ? Et le judaïsme de Judée ? Faut-il différencier les réactions des fidèles eux-mêmes et les opposer à ceux de la classe sacerdotale ? Autant de questions qu’il faut poser pour comprendre les enjeux de ce pavé dans la mare qu’a constitué à l’époque l’annonce de la publication de la Septante.

L’avant-propos de la « Bible grecque des Septante », parue en 2000 aux éditions du Cerf (1) nous indique : « Dès l’Antiquité, la Septante a été l’objet de controverse: elle fut d’abord admirée dans le judaïsme hellénistique, puis sévèrement corrigée et finalement rejetée par le judaïsme palestinien. Adoptée par les premiers chrétiens, elle servit de modèle à la plupart des autres versions anciennes de la Bible et resta même le texte de référence pour les Églises modernes de rite grec. »

Francine Kaufmann, chercheur israélienne, d’origine française, dans un article (2)  lié au problème de la traduction de la Torah, a elle aussi, tenté d’expliquer la réaction violente de départ des rabbins: « Le jour où la Torah fut traduite en grec pour le roi Ptolémée fut aussi mauvais pour Israël que le jour où le veau d’or fut fabriqué puisque la Torah ne pouvait pas être traduite adéquatement » (Sefer Torah I, 8 – IIP siècle; Massekhet soferim I, 7). Kaufmann explique : « Il s’agit là d’une réaction tardive suscitée par les exégèses christianisantes s’appuyant sur le seul texte grec de la Septante pour «prouver» que la venue du Christ était «écrite» dans la Bible hébraïque. » On comprend la situation : d’anciens Juifs partant de la Torah originelle, la rejettent désormais, affirmant que La Septante est la seule vraie Thora et que la Torah originelle même l’affirme !

Mme Kaufmann explique encore : « En somme, la Septante avait engendré un véritable conflit d’identités qui trouve une expression amère dans cet apologue rabbinique : « Le Saint-béni-soit-Il avait prévu que les Nations du monde traduiraient la Torah et la liraient en grec, disant: « Nous sommes Israël. Et jusqu’à présent la balance est égale (entre les Juifs et nous) ». Le Saint-béni-soit-Il répliqua aux Nations du monde: «Vous vous dites mes fils, je n’en sais rien, seuls sont mes fils ceux qui possèdent mes secrets ».

Les fidèles de la communauté juive d’Alexandrie réagissent positivement à la publication de la Septante : Selon Mme Kaufman, « Les témoignages de l’Antiquité sont formels. Les Juifs assimilés d’Alexandrie contribuaient activement au développement de la civilisation hellénistique et de la philosophie grecque. La traduction de leur texte le plus sacré à la demande d’un roi «éclairé» fut ressentie comme une reconnaissance de cette participation positive et le meilleur vecteur possible de diffusion de cette culture juive dont ils étaient si fiers. »  La réaction n’est pas similaire en terre sainte où la classe sacerdotale réagit avec méfiance : « En Terre sainte et notamment en milieu rabbinique, la réaction est plus contrastée. La «sagesse grecque» est perçue comme une menace depuis l’époque des persécutions religieuses et politiques du souverain séleucide Antiochus IV sur fond de conflit entre Judéens hellénisants ou partisans de la tradition. »

Une autre source confirme cette perception : L’ enquête de la Pléiade dont Jean-Marie Brandt dresse une synthèse datée du 20 juin 2010 (3), déjà citée, explicite la perception des Juifs d’Egypte et celle des Juifs de Jérusalem : « Pour les Juifs alexandrins, comme pour certains milieux de la diaspora, la « Septante » était non seulement une Torah orthodoxe, mais aussi le média de leur acculturation dans le monde largement hellénisé d’après Alexandre le Grand, jusqu’aux massacres de Juifs organisés par des empereurs païens (Néron, Caracalla, Hadrien) et par des empereurs chrétiens comme Théodose II.

Pour les Juifs Jérusalémites, devenus pour l’essentiel pharisiens et diasporiques (depuis la destruction du Temple en 70 après JC, et les guerres juives qui suivirent), qui ont arrêté le canon juif entre le IIIème siècle avant JC. et le IXème siècle après JC, la « Septante » était sujette à caution, et elle n’est pas entrée dans le canon juif. Or la langue vernaculaire de la Bible a été en bonne partie l’Araméen et non l’Hébreu. L’existence de traductions et le processus d’acculturation sont donc observables même dans la tradition judéenne orthodoxe (il faut préciser que les versions araméennes, appelées « targoums » ont le caractère de paraphrases). »

De nombreuses questions sont soulevées alors : la Septante, simple traduction de la Thora, devient-elle sacrée pour les Juifs ? Doit-elle être lue dans les synagogues ? La légende nous dit que les traducteurs de la Septante avaient traduit de façon identique la Thora. Mais l’ont-ils bien traduite ? La question a été posée eu égard aux nombreux problèmes soulevés par la traduction (voir tableau ci-dessous).

(1) Article sans nom d’auteur et accessible en ligne à l’adresse suivante : http://www.tradere.org/biblio/lxx/harl-04.htm (18 of 49) [02/03/2003 18:39:14]

(2) Article « Un exemple d’approche théologique de la traduction : les jugements sur la Septante » Francine Kaufmann TTR : traduction, terminologie, rédaction, vol. 3, n° 2, 1990, p. 33-51. URI: http://id.erudit.org/iderudit/037067ar DOI: 10.7202/037067ar Un exemple d’approche théologique de la traduction: les jugements sur la Septante de Francine Kaufman

(3) Cahier 001, 18 juin 2010

Traduction, trahison !

Des commentaires talmudiques sur des parties de la traduction de la Septante apportent des preuves des différences de sens entre l’original hébraïque et le texte traduit en grec. Voir adresse web suivante : http://letalmud.blogspot.co.il/2010/01/la-septante.html Ces textes ont été mis sous forme de tableau pour mieux éclairer le débat:

Il est écrit Ils traduisirent Commentaire de Rachi

Source http://letalmud.blogspot.co.il/2010/01/la-septante.html

(Genèse I, 1) «Au commencement Dieu a créé» «Dieu a créé le commencement». 

 

 « Dieu créa en premier lieu le ciel. L’idée de traduire dans cet ordre différent était d’empêcher les non juifs de croire que berechit est un nom en soi, et qu’il aurait créé Elokim, ce qui signifierait qu’il y a deux dieux. »
(Genèse I, 26) «Faisons l’homme à notre image, à notre ressemblance » «Je ferai l’homme à mon image, à ma ressemblance». « Grâce à cette nouvelle traduction, les gens ne pourront plus dire qu’il y a plusieurs dieux comme le laisserait penser la véritable phrase de la Torah : «Faisons l’homme à notre image…»
(Genèse, II, 2) «Et Dieu termina le septième jour le travail qu’il avait effectué, et il se reposa le septième jour» «Il termina son travail le sixième jour, et il se reposa le septième».

 

« Cette traduction empêche de croire, que Dieu a continué de travailler même le septième jour, jour du shabbat. Alors que le Midrash dit clairement que lorsque vint le shabbat, la notion de repos apparut en même temps. »
(Genèse, V, 2) : «Mâle et femelle il les créa»  «Mâle et femelle il le créa» « D’après la véritable phrase de la Torah, on croit que Dieu a créé deux visages par genre, c’est pourquoi ils traduisirent «berao», «il LE créa», afin qu’on comprenne que l’homme n’avait que deux visages, un mâle et un femelle. »

 

Les avis d’écrits rabbiniques

Sefer Torah 1, 8 (IIIe siècle) : les Écritures «ne doivent pas être écrites [ … ] en langue grecque. 70 anciens écrivirent la Torah pour le roi Ptolémée en grec, et ce jour fut aussi mauvais pour Israël que le jour où le veau d’or fut fabriqué, puisque la Torah ne pouvait être traduite adéquatement. » On est bien loin de la fête et de la panégyrie annuelles dont Philon, le philosophe juif pro-hellène, raconte l’instauration !

Massekhet Soferim 1, 7 (milieu du VIIIe siècle) : « Cinq anciens écrivirent la Loi pour le roi Ptolémée en grec, et ce jour fut aussi mauvais pour Israël que le jour où le veau d’or fut fabriqué, puisque la Torah ne pouvait pas être traduite adéquatement. »

Megillat Taanit 13 (VIIIe siècle ?) : le 8 du mois de tebet, la Loi fut traduite en grec sous le roi Ptolémée ; en châtiment, les ténèbres couvrirent le monde pendant trente (ou trois ?) jours.