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Jouant la carte des Romains, l’Iduméen Antipater s’empare du pouvoir en Judée et ouvre la voie à son fils Hérode (209)

Triste consolation pour la Judée, les dignitaires romains ne s’entendent pas entre eux même si la volonté impérialiste est présente chez tous. En 60 avant l’ère commune, à Rome, Pompée s’associe à César et Crassus pour se partager le pouvoir et créer le premier triumvirat. Mais des troubles éclatent à Rome et en -52, le sénat nomme Pompée consul unique pour rétablir l’ordre. Pour affaiblir son rival Pompée et son allié Antipater, César libéra Aristobule qui voulait remonter sur le trône. Il lui fournit deux légions pour lutter en sa faveur en Judée et Syrie. Peine perdue : les partisans de Pompée empoisonnèrent Aristobule et décapitèrent son fils aîné. Trois ans après, en -49, la guerre civile éclate à Rome et Pompée réussit à convaincre la majorité du sénat à déclarer César ennemi public. C’est désormais la guerre entre Pompée et César. En -48, Pompée perd une bataille à Pharsale (Grèce). Il se réfugie en Egypte où Ptolémée XIII le fait assassiner.

L’Iduméen Antipater, d’une famille convertie de force au judaïsme, manipule Hyrcan II et joue un rôle insidieux entre les dignitaires romains Pompée et César (Gravure Wikimedia Commons)

Informé de ces développements, Antipater fit volte-face. Il se rangea désormais du côté de César contre les pro-Pompée. En -48, il apporte une aide de taille au romain en difficultés en Egypte, selon le récit de Victor Tcherikover (1) : « Antipater envoie des troupes de Syrie via Pelusium, mais sur la route menant à Memphis, ces troupes rencontrent un détachement de militaires juifs installés dans le territoire d’Onias, qui se refusent à laisser passer une troupe étrangère. Antipater leur montre alors des lettres du grand-prêtre Hyrcanus, l’ami de Jules César, et leur enjoint non seulement de ne pas leur bloque le passage mais aussi de ravitailler ces troupes. Les militaires juifs obtempèrent, ce qui révèle qu’Hyrcanus II, un homme sans pouvoir en Judée, revêtait un grand prestige aux yeux des juifs de la diaspora car il était le Grand-Prêtre et le symbole du pouvoir juif. »

Reconnaissant de ces actes, César fit d’Antipater un citoyen romain, l’exempta de tout impôt et le nomma gouverneur de la Judée, ce qui lui permettait de prélever l’impôt. Antipater rendit un peu de lustre à la Judée elle-même : reconstruction des murs de Jérusalem et reprise de territoires (Galilée, les villes de la plaine de Jezréel et Lydda). Les Judéens furent dispensés des lourdes charges liées au cantonnement des légions romaines dans leurs quartiers d’hiver. Enfin, les Juifs d’Egypte ne furent pas oubliés, écrit Heinrich Graetz (2): « Ceux d’Alexandrie obtinrent confirmation de leurs droits politiques et de leurs privilèges (être gouvernés par un chef de leur nation (ethnarque, alabarque) et placés sous sa juridiction. Le décret de César qui confirmait ces privilèges fut gravé, par son ordre, sur une colonne. Des ordonnances spéciales autorisèrent aussi le transport des impôts du temple. Les Judéens de l’Asie Mineure se virent également confirmés dans leurs droits de ne pas comparaître en justice le shabbat, de tenir des réunions (ce qui était défendu ailleurs par crainte des soulèvements), de construire de nouvelles synagogues et de pratiquer leur culte (47-44). »

Pourtant les Judéens avaient pris en haine Antipater, l’iduméen, fin manœuvrier mais assez maladroit pour placer ses fils aux postes-clé alors même que le corps même de la Judée ne l’accepte pas: Phasaël préfet de Jérusalem et de Judée et Hérode, gouverneur de Galilée. Les Judéens ne supportent pas d’être gouvernés par des intrus, non naturellement juifs (des édomites convertis forcés), qu’ils jugent non légitimes et en qui ils voient des usurpateurs. Des rebelles prennent le maquis. Dirigés par un certain Ezekias, ils se soulevèrent contre les Romains et son allié en Judée, Antipater. Hérode, le fils d’Antipater, y vit une occasion rêvée de se faire valoir à bon titre auprès de Rome. Il poursuivit la bande d’Ézékias et les fit décapiter, sans procès, un acte contraire à la loi juive, ce qui fit bondir et la classe sacerdotale et tout le peuple.

Enfermé dans le Temple, Hyrcanus II vit Antipater et Hérode au fait de leur puissance. Lui demeurait sans forces tandis que le petit peuple de Jérusalem exigeait que lui, le Grand-Prêtre venge la mort de ses enfants. Le grand–prêtre sans pouvoir face à Antipater, y vit une occasion de redorer son blason. Dans un brusque sursaut, « Hyrcanus II permit au Sanhedrin d’appeler Hérode à comparaître dans un délai fixé, pour se justifier de l’exécution d’Ézékias et de ses hommes, raconte l’historien français Christian-Georges Schwentzel (3). Hérode vint mais muni d’une lettre de Sextus César pour le roi Hyrcanus II. » Pas seulement. Graetz précise qu’il se présenta sous bonne escorte, « habillé de pourpre, couvert de ses armes ». L’historien allemand poursuit : « A cette vue, le courage manqua à la plupart des juges ; ceux-là mêmes qui avaient montré le plus d’animosité baissaient les yeux. Hyrcan lui-même était abattu. L’assemblée était muette et anxieuse ; on n’osait respirer. Un seul des juges, l’illustre Schemaya, eut le courage de parler et de sauver ainsi l’honneur outragé du tribunal. Et calme, il prononça ces mots : L’accusé n’est-il pas devant nous, prêt à nous vouer à la mort, si nous le déclarons coupable ? Certes, je ne puis le blâmer autant que je vous blâme, vous et le roi, de tolérer un pareil outrage à la justice. Sachez donc que celui qui vous fait trembler maintenant, vous livrera au bourreau, Hyrcan et vous. Ces paroles énergiques réveillèrent le courage dans le coeur des juges, et ils témoignèrent autant de sévérité qu’ils avaient montré de lâcheté un instant auparavant. » Le jour du jugement, Hyrcanus II ordonna la remise du jugement, c’est-à-dire l’acquittement. Ce personnage de Schemaya est aussi cité dans un livre déjà ancien sur la Vie de Hillel (4). Rappelons qu’il n’est pas si évident de faire comparaitre en justice un roi (5) comme l’indiquent d’anciens récitsDu reste, craignant le pire, Hérode s’enfuit à Damas. Là, Sextus César (47-46) le nomma gouverneur de la Coelésyrie.

Soudain, la nouvelle du meurtre de César (-44) vint rebattre les cartes et perturber la scène de Judée. Le républicain Cassius Longinus vint de Syrie (automne de 44) pour réunir des légions et de l’argent. De la Judée, il exigea sept cents talents. Cassius était si pressé qu’il fit saisir et vendre comme esclaves les habitants de quatre villes du sud de la Judée, pas assez promptes à s’acquitter de la somme imposée. Antipater  mourut empoisonné en -43. Son fils Hérode le vengea en faisant assassiner son meurtrier, le judéen Malichus près de Tyr. Hérode fit son entrée à Jérusalem, où par un curieux retour de situation, il reçut les palmes triomphales des mains d’Hyrcanus II, celui-là même qui l’avait mis en jugement. Pour calmer le jeu, et suivant une vieille astuce royale, Hyrcanus II fiança Hérode à sa petite-fille, la belle Mariamne. Graetz commente: le nouvel empereur romain, « Antoine combla Hérode de distinctions honorifiques et nomma les deux frères, Phasaël et Hérode, gouverneurs de la Judée, sous le titre de tétrarques. »

Mais tout-à-coup, la scène orientale est à nouveau bouleversée : « En 40, les Parthes envahissent tout l’Orient romain » affirme Simon Claude Mimouni (6). Flavius Josephe raconte qu’Antigone II s’était allié aux Parthes et leur avait promis de leur donner 1000 talents et 500 femmes juives choisies dans l’entourage d’Hérode. Leur incursion en Asie Mineure et en Syrie visait les alliés locaux de Rome, donc Hérode. Ils voulurent détrôner Hyrcan II et donner la couronne à Antigone, dernier fils d’Aristobule I, qui rêvait de redonner à la Judée son lustre hasmonéen. Les Judéens prirent les devants, pénétrèrent à Jérusalem et assiégèrent le palais des Hasmonéens. Phasaël se suicida et Hyrcanus II fut retenu prisonnier. Pour le rendre incapable aux fonctions de grand prêtre, les Parthes le mutilèrent en lui coupant les oreilles et l’emmenèrent en Babylonie. Phasaël est fait prisonnier et se suicida. Hérode s’enfuit à la forteresse de Massada, poursuivi par le peuple, puis en Egypte et enfin à Rome.

« Antigone, dont le nom hébreu était Mattathias, crut son pouvoir si affermi qu’il fit frapper des monnaies. » Antigone (-80/-37) fut aussitôt (-40) institué roi de la Judée. Ce fut la dernière tentative de restaurer la dynastie hasmonéenne, qui avait sombré bien bas. Elle ne dura que trois ans et le roi ne s’engagea dans aucune activité marquante, sauf la haine tenace d’Hérode. Graetz : « Après le départ des Parthes, Antigone chassa les garnisons romaines des forteresses qu’elles occupaient. La Judée était délivrée de l’étranger et pouvait de nouveau s’abandonner à la joie de l’indépendance reconquise, après trente ans de troubles et de luttes sanglantes. » Un répit qui s’avéra de courte durée. Et la Judée devint un protectorat de l’empire romain. Hérode partit pour Rome où, fin manœuvrier, il fit un état de ses services passés et de ses projets à venir à Antoine. Il retourna la situation « Un décret du sénat le proclama roi de Judée et déclara Antigone ennemi de Rome (hiver de l’an 40). En sept jours, il avait su obtenir ce résultat. » Fort de l’appui militaire de Rome, Hérode reconquiert le terrain pris par les Parthes, met le siège devant Jérusalem et reprend la ville. En -37, à la demande d’Hérode, l’empereur romain Antoine fit trancher la tête d’Antigone II, fait prisonnier, dans la ville d’Antioche. Ce décès signe la finn de partie. « Avec la disparition d’Antigone Mattathias, s’éteint la domination de la dynastie hasmonéenne sur la Judée, conclut Mr Mimouni (6). Le pouvoir passe ainsi aux mains de la dynastie hérodienne. »

(1) Viktor Tcherikover, Hellenistic civilization and the Jews, Baker Academic, 2011

(2) Heinrich Graetz Histoire des Juifs, traduit de l’allemand par MM. Wogue et Bloch

(3) Christian-Georges Schwentzel, Hérode Le Grand, Editions Pygmalion, Paris 2011

(4) Ce livre sur la Vie de Hillel révèle que « A l’époque, au Sanhedrin, deux personnages clés s’y distinguaient : Pollion le Pharisien, maître de Saméas et tout puissant à Jérusalem(…) Lorsqu’Hérode, rentré triomphant dans la ville sainte (an 37 avant l’ère chrétienne), ordonna de mettre à mort les membres du Sanhédrin, devant lequel il avait dû comparaître autrefois comme accusé de meurtre, il fit grâce de la vie à Pollion et à Saméas. » Autre citation importante de cet ouvrage: « Un jour, dit encore Flavius Josèphe, le roi exigea de tout le peuple le serment de fidélité, mais il en dispensa Pollion, Saméas et leurs disciples qui se refusèrent à cet acte de religion (…) Saméas, osa dans cette circonstance, élever la voix et faire entendre ces paroles prophétiques : « Sachez que celui que vous voulez maintenant absoudre à cause d’Hyrcan vous châtiera un jour, vous et le roi lui-même. Ces deux personnages du Sanhédrin sont célèbres car, pour éviter l’effusion du sang, ils avaient voulu que la ville ouvrit ses portes, et ils furent les seuls exceptés de ce massacre ».  Vie de Hillel l’ancien, lecture faite à la première conférence de la Société des amis de la science juive, par Isaac Trénel (1867)

(5) Des écrits mentionnent un précédent fâcheux avec le deuxième roi hasmonéen Alexander Yannaï (Jannée) qui cumula cette fonction avec elle de Grand Prêtre d’Israël (103–76 avant l’ère actuelle) : Un passage du Talmud de Babylone revient sur la présence des rois dans l’enceinte judiciaire du Sanhédrin : « Un roi ne juge pas mais les rois de la dynastie de David sont jugés. » Un épisode lié au roi hasmonéen Alexander Yannai est évoqué. Un de ses esclaves avait tué quelqu’un. Shimon Ben Chetach demanda qu’on le juge. Yannaï envoya son esclave. Les sages demandèrent que son propriétaire soit présent. Yannaï vint et s’assit. Shimon Ben Chetah lui dit alors de se tenir debout car il était devant Hashem. Yannaï répondit qu’il ne l’écouterait pas mais qu’il écoutera les autres juges. Lesquels baissèrent leurs yeux ». Constatant cet acte de soumission, « Shimon Ben Chetah leur dit alors que Hashem les punirait. » Et la guemara termine : « L’ange Gabriel les tua tous ». La conclusion des rédacteurs du Talmud : « Les rois d’Israël ne sont pas jugés et ils ne témoignent pas et nul ne témoigne contre eux. »

(6) Simon Claude Mimouni, Le JudaÎsme ancien, PUF, 2012