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Hérode massacre la classe sacerdotale mais, grand bâtisseur, rénove superbement le Temple de Jérusalem (214)

Le Temple d’Hérode selon la maquette du musée d’Israël de Jérusalem (Wikipedia)

Hérode est souvent reconnu comme le rénovateur du second temple mais il l’est moins pour l’hostilité avec laquelle il traita la classe sacerdotale, massacrant presque tous les membres du Sanhédrin, qui l’avaient mis en jugement pour avoir assassiné au début de sa carrière le rebelle de Galilée, Ezekiah.

D’abord, il relégua le Grand-Prêtre à un poste de fonctionnaire sacerdotal. Il nomma lui-même à son arrivée au pouvoir en 37 Hananel, un inconnu, originaire de Babylonie ou d’Egypte qu’il destitue, suite à des pressions familiales, pour mettre à sa place Aristobule, frère de sa femme Mariamne et d’origine hasmonéenne qui eut un succès populaire immédiat. Hérode en prend ombrage, craint pour son pouvoir et le fait noyer à Jéricho en 36. Il rappelle à nouveau Hananel. L’action d’Hérode n’est pas une nouveauté absolue. Déjà les Judéens avaient créé un précédent dans le mode de succession des grands prêtres et leur mode de désignation. Comme l’écrit Francis Schmidt (1), « traditionnellement, le grand pontificat est une charge héréditaire. Onias III et son frère Jason  sont les derniers grands-prêtres de la prestigieuse famille des Sadocites. C’est auprès d’Antiochus IV que Jason va quérir son investiture. Une démarche qui reconnaît au roi le pouvoir de nommer et de destituer le grand-prêtre. Pouvoir dont Antiochos IV devait user en -172 en déposant Jason pour désigner à sa place un Ménélas dont l’appartenance à une famille sacerdotale n’est même pas assurée ». Plus tard, les Hasmonéens ne se sont pas faits faute de poursuivre dans la même brèche puisque ses chefs politiques ont aussi fait main basse sur la fonction de grand-prêtre : D’abord Yehuda Macabi en 166 avant l’ère actuelle puis Jonathan en -152.

Comment s’étonner dès lors qu’Hérode ait suivi dans la même veine ? Francis Schmidt (1) : « Hérode s’attribue à son tour la prérogative d’installer au pontificat un prêtre de la diaspora d’une famille par ailleurs inconnue, la nouvelle légitimité que s’était acquise la succession des grands pontifs hasmonéens est à nouveau brisée. » Remarque importante : « Le système colonial grec s’appuyait sur l’aristocratie sacerdotale, l’impérialisme romain s’appuie sur des dynastes de type hérodien. L’autorité romaine puis les princes hérodiens reprennent à leur compte cet assujettissement du pontificat au pouvoir politique. » Et s’agissant d’Hérode ? Schmidt nous répond : « Au gré de ce dernier, de 6 à 65, dix-huit grands-prêtres sont installés et démis. Les années 50 à 65, sous le seul règne d’Agrippa II, voient six grands-prêtres de différentes familles occuper la charge pontificale ». Selon l’historien Mimouni  (2), « au total, huit grands prêtres se sont succédés durant les trente-trois années de règne d’Hérode ». De plus, Hérode introduisit, selon Peter Schäfer (3) « une funeste coutume dont les Romains devaient à sa mort se réclamer pour arguer du droit à disposer des ornements sacerdotaux ». Selon le même historien, Hérode fit édifier à l’angle nord-ouest du Temple la forteresse de l’Antonia où les troupes cantonnées là avaient pour consigne de surveiller les éventuelles manifestations des turbulents hiérosolomytains. Là étaient aussi entreposés les habits cérémoniaux que le roi gardait lui-même sous sa coupe, comme arme ou carte en cas d’éventuel désaccord avec le Cohen Gadol ou le peuple Judéen.

Hérode fut un grand bâtisseur. Il fit édifier des cités grecques partout où il le pouvait, en Judée comme ailleurs : selon WS Baron, illustre auteur de l’histoire d’Israël (4), à Beyrit (Beyrouth), Tyr, Sidon, Damas, Byblos, Ptolémais, Tripoli. « Il pava avec des blocs de marbre les 4 kms de la rue principale d’Antioche et l’orna avec une colonnade d’égale longueur. » Il construisit un grand port, Césarée et une ville, Samarie renommée Sébasté. Il multiplie les bâtiments : palais (Alexandrion, Méchéronte, Hyrcania, Massada), théâtres, amphithéâtres, hippodromes et temples païens, suscitant la colère des Judéens qu’il pressure fiscalement à cet effet.

Constatant que son impopularité ne faiblit pas en Judée, et que cette situation conflictuelle larvée ne plaît pas à Rome, Hérode décide faire reconstruire le Beth Hamigdach. Le Temple, qui avait près de cinq siècles d’âge, donnait déjà des signes de vétusté. Il faut ajouter au crédit du roi Hérode qu’en -37, selon Christian-Georges Schwentzel (5), « lors de la prise de Jérusalem, il parvient à s’opposer au sac de la ville, empêchant tout pillage. Il préserve le Temple de la profanation et eut par conséquence, se poser en protecteur de ses sujets. »  D’autres actions de sa part se révélèrent être empreintes de respect, peut-être de façade mais de respect quand même à l’égard des Judéens : « Pour éviter de froisser le parti des pharisiens, selon Peter Schäfer (3), «aucune de  ses monnaies ne porte d’effigie et il n’y eut pas de représentations apposées aux édifices publics de Jérusalem. Et lorsque le nabatéen Syllaeus voulut épouser sa sœur, Hérode exigea qu’il se convertisse au judaïsme. »

Surpris et d’abord effrayés de l’initiative d’Hérode de faire reconstruire le Temple, les Judéens craignent que ce ne soit qu’une ruse du roi pour en fait détruire le Temple, nous indique Mme Marianne Picard (6): « Ils n’acceptent qu’un plan de rénovation et posent les conditions suivantes : ne pas toucher aux parties anciennes avant que les nouvelles ne soient construites ; seuls les Cohanim travailleront dans les parties saintes (Saint des Saints), le plan (du Temple à rénover) ne peut être changé puisqu’il est fixé par la Torah ». Selon W S Baron citant Flavius Josephe, « mille Cohanim avaient acquis la maîtrise de ces métiers. Il fallait en plus 10.000 travailleurs laïques ». Les travaux débutent en -20 et ne seront terminés qu’avant la destruction du Temple en 70.  

Heinrich Graetz dans son Histoire des Juifs (7) nous raconte: « Des milliers de chariots amenèrent sur le chantier d’énormes pierres de taille, des blocs de marbre. Dix mille hommes, experts dans l’art de la construction, se mirent à l’œuvre. Ce travail commença dans la 18e année du règne d’Hérode (janvier 19). L’intérieur du temple fut achevé en un an et demi. La construction des murs, des portiques et colonnades demanda huit ans, et longtemps après, on travaillait encore aux parties extérieures. Le temple d’Hérode était un chef-d’œuvre que les contemporains ne pouvaient assez admirer. Il se distinguait du sanctuaire de Zorobabel par des proportions plus vastes et une plus large splendeur. Il était bâti en amphithéâtre, ce qui permettait de le voir de loin. En deçà du mur extérieur et dans toute sa longueur, couraient des portiques et des colonnades, recouverts d’une charpente de cèdre et dallés de pierres de couleur. » La répartition de l’espace respectait strictement la Torah : « Le premier parvis, entouré par les colonnades, servait de lieu de réunion pour le peuple. Les païens et les personnes impures ne pouvaient pénétrer au-delà de ce parvis. Hérode fit faire des inscriptions en grec et en latin, gravées sur des colonnes, pour avertir les païens de ne pas avancer plus loin. Ces inscriptions, gravées en gros caractères, se composaient de sept lignes et étaient ainsi conçues : Aucun étranger ne peut circuler à l’intérieur de la balustrade et de l’enceinte qui entourent le sanctuaire : quiconque s’y risquerait s’exposerait à perdre la vie ! — Le deuxième parvis (hel), primitivement entouré d’une balustrade en bois (soreq), reçut, sous Hérode, une enceinte de pierre d’une médiocre hauteur. »

Graetz (7) poursuit : « Pour l’ornementation des battants, poteaux et linteaux des portes du sanctuaire, Hérode déploya le plus grand luxe. La porte conduisant à la cour des femmes avait des battants en airain de Corinthe, (…) don d’un riche habitant d’Alexandrie, nommé Nicanor, sans doute, à l’époque arabarque des Judéens d’Égypte. Cette porte était désignée sous le nom de porte de Nicanor. De la porte de Nicanor*, un escalier de quinze marches conduisait à la cour d’Israël, dans laquelle on pénétrait par une porte appelée la porte haute, à cause de sa position élevée. Le toit du temple était muni de pointes dorées, destinées à empêcher corbeaux et autres oiseaux de venir s’y nicher. (…) La dédicace du nouveau temple bâti par Hérode effaça, par sa pompe, les magnificences déployées lors de la dédicace du temple de Salomon. On immola hécatombes sur hécatombes et l’on offrit des festins au peuple. Le jour de l’inauguration tomba précisément vingt ans après qu’Hérode se fut, de ses mains sanglantes, emparé de Jérusalem (juin 18). (…) C’est sous la sauvegarde de Rome qu’Hérode plaça le saint monument. Au-dessus de l’entrée principale, il avait, au grand scandale des pieux Israélites, fixé un aigle d’or, symbole de la puissance romaine. La tour Antonia, destinée à surveiller le temple, fut reliée au sanctuaire par un passage souterrain, pour faciliter la répression des moindres soulèvements qui pouvaient éclater. »

Cet aigle d’or fut la cause d’une grande affaire qui allait bouleverser l’opinion judéenne. L’historien Maurice Sartre explique : « Non seulement il (l’aigle d’or NDLR) viole, au Temple, l’interdit de représentation des êtres vivants, mais il affiche sa soumission à Rome en plaçant en vue l’animal symbole de la puissance romaine. » En l’année -4, selon  Mimouni (3), « à l’instigation de deux docteurs de la loi, Judas et Matthias, un groupe de jeunes hommes détruit un aigle d’or, symbole romain, dont Hérode a orné le portail du temple. Le roi, très malade, réside alors dans son palais de Jéricho mais il a encore la force de réagir et de faire brûler vifs les émeutiers ». Hérode mourra dans la même année, non sans avoir suscité à propos de cet aigle d’or, une émeute populaire.

Quant à l’édifice lui-même, le Talmud en dira : « Qui n’a pas vu l’édifice d’Hérode n’a pas vu de bel édifice de toute sa vie ». Ce faisant, Hérode réussit à gagner la gratitude des milieux religieux judéens. Mais ce sentiment sera vite dissipé quand à quelque distance du Temple de Jérusalem, il fit aussi édifier un théâtre, un amphithéâtre, un hippodrome. Hérode ne recherchait pas là la gloire du Dieu des Judéens mais la simple satisfaction de Rome. Qui le lui rendit bien puisqu’il reçut la présidence des Jeux Olympiques. Ajoutons que l’alabarque Alexandre Lysimaque, chef de la communauté judéenne d’Alexandrie, « fit revêtir d’or fin les battants de toutes les portes conduisant de l’avant-cour du temple au parvis intérieur, à l’exception de la porte du Nicanor » indique l’historien Graetz. Paradoxe, la reconstruction de ce deuxième temple a été l’œuvre d’Hérode qui avait auparavant purement et simplement annulé la Torah.

Le Talmud de Babylone (Baba Batra 3a-4a, Taanit 23a) attribue, selon Encyclopedia Judaica, la reconstruction du Temple chez Hérode à sa volonté d’expier le massacre des membres du Sanhédrin et de la dynastie hasmonéenne. Selon Simon Claude Mimouni, « Hérode roi, le fondement juridique s’est modifié, ce ne sont plus les lois des pères qui constituent l’assise de la juridiction mais les lois romaines : le droit romain remplace la Torah des Judéens. » Un exemple donné par Peter Schäffer l’illustre : le vol par effraction est désormais puni par la déportation hors du royaume alors que la Torah stipule que s’il est juif, il doit être vendu à un maître juif pour pouvoir exercer ses devoirs religieux. Le Sanhédrin est rayé de la carte, par l’exécution de ses membres. Plus encore, Hérode crée ses propres cours de justice pour les cas particuliers liés à la sécurité du royaume. Et ses cours familiales qu’il préside naturellement pour les questions privées, qui ont donné lieu à de nombreux litiges.

(1) Francis Schmidt, La pensée du Temple de Jérusalem à Qoumran, Seuil, 1994

(2) Simon Clause Mimouni, le Judaïsme Ancien, PUF, 2012

(3) Peter Schäfer, Histoire des Juifs dans l’antiquité, Cerf, 1989

(4) WS Baron, Histoire d’Israël, Claridge, PUF, juin 1986

(5) Christian-Georges Schwentzel, Hérode le Grand, Flammarion, 2011

(6) Marianne Picard, Juifs et judaisme, Pacej, Editions Polygottes, 1987

(7) Heinrich Graetz, Histoire des Juifs, 1881 Traduction par Lazare WogueMoïse Bloch. A. Lévy, 1884 

(8) Maurice Sartre, L’Histoire, mensuel 378, juillet-août 2012

*dont WS Baron nous dira que pour mettre en mouvement cette porte, il fallait vingt personnes