Imprimer Imprimer

Eleazar et Hanna et ses sept fils, premiers martyrs morts pour sanctifier le nom de Dieu (196)

Sur l’ordre du roi Antiochus IV Epiphane, les troupes gréco-syriennes traquèrent les familles juives détentrices chez elles de livres de Thora ou qui avaient pratiqué à leur rejeton mâle une circoncision. Nombre de familles judéennes résistèrent à ces persécutions, qui provoquèrent directement l’insurrection maccabéenne. L’historien austro-américain Salo W Baron (1), auteur de la monumentale Histoire d’Israël, explique ainsi ce soulèvement : « Psychologiquement, cependant, cette lutte apparut à beaucoup de Juifs de cette époque non comme un simple conflit entre le puissant empire et une petite fraction de sujets rebelles mais comme un signe de l’intervention de Dieu dans le cours de l’histoire. » Cette époque donna le signal de « la grande exaltation du martyre religieux, laquelle devait dominer l’esprit des Juifs et des Chrétiens durant d’innombrables générations. » Baron explique : «L’exaltation du martyre et la certitude dont s’imprégna le peuple, de la récompense finale appelée à le sanctionner, devinrent les ressorts essentiels de la survie dans la dispersion. »

Deux cas, révélés par les livres des Maccabées, se distinguent sans que l’on sache véritablement s’ils sont le produit de l’histoire véritable ou si ce sont des contes et légendes populaires. Issues toutes deux des livres des Macchabées, elles n’ont pas été retenues dans le canon thoraïque bien que les Juifs de nos jours, en connaissent l’histoire. Ces récits nourrissent à leur tour et l’image et la démarche, et le concept du Juif martyr. Tous deux sont illustratifs de la souffrance des Judéens d’alors.

  • Hanna et ses sept fils : Ce cas est évoqué dans Macchabées 2,7. Une femme avait sept fils, auxquels elle avait donné une instruction religieuse sérieuse. Des soldats vinrent un jour exiger de ses fils à se prosterner devant une statue représentant une idole (ou de manger du porc selon un autre récit). Un après l’autre, ils s’y refusent arguant que La loi juive le leur interdit expressément et furent mis à mort l’un après l’autre, après avoir embrassé leur mère. L’avant-dernier fils refusa de même que les autres même quand l’officier séleucide lui demanda de simplement ramasser une bague pour faire mine d’obéir au soldat. Alors la mère dit à ses fils « grand est votre mérite d’avoir choisi de vous sacrifier pour le Tout Puissant ! » Quand le dernier, d’à peine trois ans refusa aussi bien, la mère supplia qu’on la prenne à sa place. Mais le soldat refusa. Une voix céleste aurait retenti criant que les sept fils avaient été acceptés au ciel et qu’ils étaient parmi les grands de la Thora. Alors, dit-on, Hanna se jeta d’un toit en disant à l’intention du ciel : « Si Abraham a voulu sacrifier son seul fils, dîtes-lui bien que moi, j’ai sacrifié mes sept fils ! Abraham a donné l’exemple et moi je l’ai suivi.»
  • Eleazar, le scribe dont le cas est évoqué dans Macchabées 2, 6. Il avait plus de 90 ans et était docteur de la loi. Il fut aussi mis à mort dans d’atroces souffrances pour son refus d’obtempérer devant l’exigence des soldats qu’il mange du porc, nourriture interdite par la Thora. Des amis lui proposent de faire semblant de manger de la viande qui n’est pas du porc. Il se refuse par principe à ces simulacres indignes. Les soldats le contraignent physiquement à manger du porc, le vieillard régurgite et subit de violents coups de fouet. Il meurt ainsi.

    Le martyr d'Eleazar, vieux scribe (90 ans), refusant d'obéir aux gréco-syriens et d'enfreindre l'interdit de la Thora

    Le martyr d’Eleazar, vieux scribe (90 ans), refusant d’obéir aux gréco-syriens et d’enfreindre l’interdit de la Thora- Gravure de Gusyave Doré

Katell Berthelot, spécialiste du judaïsme ancien au CNRS, évoque dans un article (2) cette « idéologie du martyre » qui anime alors la population judéenne. A côté de la lutte armée qui fut une forme de résistance aux Grecs séleucides (Maccabées 1), le martyre est celui qui refuse, malgré les souffrances et jusqu’à la mort, de transgresser les lois de Dieu, écrites dans la Thora (Maccabées 2). Mme Berthelot fait remarquer que « Judas s’était retiré dans le désert où il menait avec ses compagnons la vie des bêtes sauvages dans les montagnes dans les montagnes, ne mangeant jamais que des herbes afin de ne pas avoir de part à la souillure » (Maccabées1, 5, 7). Conséquence immédiate : « Judas devient irrésistible aux gentils, la colère s’étant tournée en miséricorde ». Berthelot ajoute (2) : « Ce retournement était annoncé dans la prière du dernier des sept frères martyrisés, qui déclarait offrir son corps et son âme pour les lois ancestrales ‘en invoquant Dieu pour qu’il ait bientôt pitié du peuple’ ». Selon elle, « le schéma biblique de la guerre sainte est présent ». « La fidélité à la Loi est une forme d’expiation des pêchés du peuple ». C’est une forme d’héroïsme pour ces martyrs qui préfèrent « mourir d’une  mort noble » dans la souffrance physique, que de mener « une vie souillée ». Toutefois y voir là « un enseignement de l’école stoïcienne » ne me paraît pas exact. Que cela corresponde à l’idéologie stoïcienne défendue par ailleurs pour les Grecs est une chose, mais faire comme si ces martyrs juifs avaient agi conformément à un pseudo canon grec peut paraître comme offensant pour ces martyrs ?

Selon l’historien Salo W Baron, cette martyrologie qui s’est développée dans l’histoire juive, participa à la constitution de cette image véhiculée. Ainsi « le judaïsme pharisien (ceux qui se séparent de la majorité) s’empara de la vieille doctrine exilique du peuple-Messie souffrant, et envisagea à travers elle toute l’histoire des Juifs comme une suite ininterrompue de persécutions. » Pour Baron, cette démarche d’invoquer des persécutions « réelles ou imaginaires » ne fut pas propre aux Juifs seuls, car les Chrétiens qui furent eux aussi en leur temps une minorité persécutée, recoururent aussi à cette démarche. Des auteurs ont évoqué à ce propos ce qu’ils ont appelé « la conception larmoyante de l’histoire juive ». Débat qui resurgira à nouveau quand après la destruction du Temple, la persécution romaine s’acharnera sur les dix rabbins martyrs. Par un curieux retournement de l’histoire, le concept de « Juif martyr » servira d’argument antisémite (« le Juif profiteur »), notamment quand des Juifs spoliés demanderont à bénéficier de dédommagements.

  • SW Baron, Histoire d’Israël, Quadrige, PUF, juin 1986
  • Katell Berthelot, “L’idéologie maccabéenne entre l’idéologie de la résistance armée et l’idéologie du martyre”. Revue des Etudes Juives, 165 (1-2) janvier/juin 2006