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Culpabilisés, les Judéens rétablissent les rites sacrés, redécouvrent la Torah et leur histoire (140)

Détachés de leur terre, les Judéens en exil à Babylone vont cultiver un nouveau territoire, spirituel cette fois, la Torah Source Wikipedia

Détachés de leur terre, les Judéens en exil à Babylone vont cultiver un nouveau territoire, spirituel cette fois, la Torah Source Wikipedia

Des rites de la Jérusalem perdue, qu’avaient donc gardés les déportés dans leur nouveau lieu de vie en Babylonie ? Ce que les déportés de Judée avaient rétabli presque immédiatement de la religion de leurs pères, c’étaient les rites sacrés, nous explique Jewish Encyclopedia*. « Certes, une célébration festive des grandes fêtes était hors de question, compte tenu des conditions défavorables. Une telle célébration était, par conséquent, supplantée par les jours de pénitence et de prière pour commémorer la catastrophe qui avait frappé le peuple (Zacharie VII. 3, viii. 19). Les jeûnes des pères ont aussi été observés, mais de façon tellement superficielle et irréfléchie que le prophète était contraint de condamner le mode du respect et de blâmer le jeûne lorsqu’ils étaient accompagnés par la poursuite des affaires ordinaires de tous les jours (Ésaïe LVIII. 3). Mais le Temple désormais disparu, il ne restait aux déportés judéens que « l’observance du Shabbat (Osée ix. 3-5) et d’autres coutumes (…) comme, par exemple, la circoncision, qui constitue une marque distinctive d’Israël ; la prière régulière, avec le visage tourné vers Jérusalem (Rois I, viii. 48) ; et le jeûne. Quand les prophètes de l’exil évoquaient les conditions par lesquelles les prophéties divines se réaliseraient, ils ont toujours insisté sur l’observance du Shabbat, comme l’obligation primordiale, qui unit et préserve la communauté juive (Ésaïe LVI. 2, 6 et LVIII. 13 ; Jérémie xvii. 19, Ézéchiel xx. 12.; XXII. 8, 26). (…) » Quoi d’étonnant que l’interdiction de profaner le Shabbat soit alors devenu un pilier de la vie quotidienne et religieuse des déportés. Et l’historien américain Salo W Baron*** de rappeler les paroles du Livre des Rois (Rois II, 4, 23) : « Si tu retiens ton pied pendant le shabbat, pour ne pas faire ta volonté en mon saint jour ; si tu nommes le shabbat tes délices et le jour saint du Seigneur un jour honoré ; si tu l’honores en ne suivant pas tes voies ordinaires, en ne poursuivant pas tes affaires et en n’en parlant pas, alors tu mettras ton plaisir dans le Seigneur et je te ferai monter sur les hauteurs de la terre ».
Ézéchiel établit également un nouveau principe que l’essence de la religion doit être recherché dans la moralité individuelle: « La justice du juste sera sur lui et la méchanceté du méchant sera sur lui » (Ézéchiel xviii. 20-32) ; C’est pourquoi, il prédit en outre un nouveau cœur et un nouvel esprit (Ézéchiel xxxvi. 26). Le peuple judéen avait perdu les territoires mais pas le socle de sa doctrine religieuse. L’historien Heinrich Graetz** précise : « Les prêtres de la famille de Sadoc, qui avaient su se préserver de l’idolâtrie, avaient emporté dans l’exil la Thora, le Pentateuque ; les disciples des prophètes avaient apporté les Discours prophétiques ; les Lévites, les Psaumes ; les Sages le trésor des Proverbes ; les hommes versés dans la connaissance des temps passés, les Livres d’histoire. Ces prophéties, apportées d’Égypte par Baruch, devinrent pour eux un livre usuel. L’esprit des prophètes passa dans l’âme des lecteurs. » Et puis, le spectacle des conversions au judaïsme était réconfortant. Graetz l’évoque aussi « le prodigieux spectacle de la conversion de païens, l’accession de gentils à l’alliance d’Abraham (…) Les convertis devinrent de zélés apôtres de leur croyance nouvelle (…) Les affligés de Sion, en priant, se tournaient du côté de Jérusalem (…) La maison de prière remplaça pour eux le Temple.»
Heinrich Graetz décrit la mutation des Judéens: « Une attention particulière à la littérature ancestrale donna naissance à la profession des « scribes (…). Toutes les calamités qui s’étaient abattues sur Israël ont été acceptées comme une punition pour les péchés, en particulier pour l’idolâtrie. Le péché de Jéroboam avait ruiné à Israël, et les transgressions de Manassé, malgré sa réforme approfondie à la fin de son règne, n’avaient été expiées que par la chute de Juda. C’est pourquoi l’histoire du passé a servi comme un avertissement et comme un guide pour l’avenir.»
La première indication d’un changement positif des autorités chaldéennes a été la libération du roi Jehoiachin de sa captivité, avec des honneurs royaux qui le distinguaient de tous les autres rois à la Cour de Babylone. Selon Rois II xxv. 27-30, il est libéré par Evil-Merodach (562-560 av. J.-C.) et bien que ce passage mentionne sa libération survenant à sa 37ème année de captivité, l’événement doit être attribué à Neriglissar (568-556). Marie-Eve Barbeau (Histoire et civilisation, Université de Bordeaux), revient sur cette amélioration des conditions de vie à Babylone, simplement à l’occasion d’un changement à la tête de l’Etat : « Dans ces conditions favorables, les prêtres, déchargés de l’administration du Temple, se concentrent sur la réécriture de l’histoire et des lois du peuple, insistant davantage sur les rites religieux. En effet, sans économie ni politique nationales, la seule instance efficace pour unir le peuple juif demeure la religion. C’est durant leur exil à Babylone que deviendront sacrés la pratique de la circoncision (coutume sociale profane largement répandue dans les pays près de la côte, mais inconnue des Mésopotamiens) et le respect d’une journée de repos par semaine (le Shabbat). Même si l’influence mésopotamienne est notoire dans ces pratiques religieuses (…), ces rites et pratiques acquerront une immense importance, car elles seront la seule façon- pour les exilés de se démarquer de leur société d’accueil et de conserver vivant le souvenir de leurs origines. »
Enfin, comme le souligne Salo W Baron***, in fine, « le peuple juif supporta très bien l’épreuve de l’exil. Sa religion (…) le sauva de l’extinction qui le menaçait. (…) Un peuple de fermiers et de petits artisans accéda aux plus hauts échelons de l’industrie et du commerce babylonien. (…) Décidés à ne pas construire de temple en terre étrangère, ils furent contraints d’instaurer une institution nouvelle et révolutionnaire : une maison de culte (…), la synagogue ».
*Heinrich Graetz, Histoire des Juifs, 1874-76
**Traduction libre à partir d’un article paru dans Jewish Encyclopedia à l’adresse http://www.jewishencyclopedia.com/articles/4012-captivity Jewish Encyclopedia est publié par l’Institut de Théologie de Philadelphie, USA, créé en 1906
***Salo W Baron, Histoire d’Israël t1 des origines au début de l’ère chrétienne, Quadrige, PUF, Juin 1986