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Après avoir purifié le Temple de Jérusalem, Yehuda Macabi se proclame grand-prêtre à Mizpah (199)

Capitaine courageux et chef politique de fait (mais non de droit, puisqu’il n’était pas de descendance davidique), Yehouda était tout cela en même temps. L’engagement armé contre les troupes gréco-syriennes trouvait sa motivation dans les décrets de l’empereur Antiochus IV, décrets de dissolution de la religion juive.

L’urgence pour Yehuda, c’était de remettre en marche le Temple de Jérusalem, après l’avoir purifié et fait disparaître la souillure de son viol. L’historien allemand Schurer (1) décrit sobrement cette purification: « Tout ce qui était impur fut remplacé. L’autel des sacrifices fut détruit et un nouvel autel fut édifié à sa place. Les vaisselles sacrées furent remplacées par de nouvelles et tout fut terminé afin de ré-inaugurer le Temple au milieu de célébrations splendides. Ceci eut lieu le 25 kislev, en décembre -164, jour pour jour trois ans après que le Temple ait été profané. »

Chef militaire incontesté, Yehuda Maccabi dvient chef politique de Judée Toil de Pierre Paul Rubens intitulée 'le triomple de Judas Maccabée'

Chef militaire incontesté, Yehuda Maccabi devint chef politique de Judée puis Grand-Prêtre. Toile de Pierre Paul Rubens intitulée ‘Le triomple de Judas Maccabée’

La purification  du Temple ayant eu lieu, il fallait avancer. De nombreuses questions se posaient, et notamment celle-ci, pas anodine : qui allait être le souverain sacrificateur, qui allait permettre au Temple de reprendre sa véritable fonction ? Corollaire : Qui était le chef religieux ? Les historiens s’interrogent encore sur l’identité véritable du grand-prêtre d’alors. Cela conduit à devoir réfléchir à la configuration du paysage.

Procédons par élimination : Côté séleucide d’abord. Ce ne pouvait être Menelaus, qui le fut dix ans et avait été tué par Antiochus V Eupator et qui pouvait difficilement exercer en même temps que son ennemi déclaré, l’Hasmonéen Yehuda ? Ou Alcime, arrivé dans les valises de Bacchides ? Précisément ce dernier provoqua la consternation en massacrant dès son arrivée, soixante personnes membres du parti Hassidéen. Mais au bout de trois ans, il mourut sous les coups des Maccabéens après avoir fait ouvrir une palissade donnant aux non-juifs accès au Temple.

Côté Judéen ensuite. Pouvait-on rétablir la lignée des Oniades, interrompue par les manoeuvrres criminelles de Jason, à la solde des Séleucides ? Onias III le vénéré Cohen Gadol déposé par Antiochus IV qui périt assassiné par les sbires de Ménélaus n’était plus là. ? Serait-ce son fils, Onias IV, son fils ? Là encore, difficilement. Salo W Baron, auteur de la monumentale Histoire d’Israël, nous apporte des éléments de réponse (2): « Onias IV, réfugié en Egypte dans les premières années maccabéennes, officiait dans le temple de Leontopolis, qui était une simple imitation du Temple de Jérusalem, lequel lui servit de modèle pour tout son système de culture sacrificiel. Les prêtres d’Onias dont les fonctions étaient légitimes en Egypte étaient interdits en Palestine. » De plus, « les prêtres de Leontopolis ne dénoncèrent pas les Maccabées comme des usurpateurs. Ils reconnaissaient la suprématie du Temple de Jérusalem. »

Que faire ? Yehouda Maccabi dut constater ce vide et se rendre compte que recruter une autre personne, ouvrait la voie à des risques de conflits avec lui-même. Première hypothèse: Il était Cohen, et son père était de la classe sacerdotale. Mireille Hadas-Lebel, auteure de La révolte des Maccabées (Lemme Edit Illustoria, 2012) écrit à ce propos : « La famille est d’ascendance sacerdotale et se rattache à la lignée de Joarib, autrement dit la première des vingt- quatre classes de prêtres recensés dans la Bible. Le père Mattathias, fils de Jean, Fils de Simon, a donné le nom de son père et de son grand-père à ses deux aînés : Jean surnommé Gaddi, Shimon appelé Thassi. »

Yehuda se fit donc grand-prêtre. Etait-ce par souci de gagner une légitimité supérieure ou additionnelle à celle des armes ? Ou à celle du politique, lui qui avait déjà avancé ses pions sur la scène internationale ? Ou était-ce pour des raisons de vide du pouvoir religieux qu’il se choisit lui, plutôt qu’un autre. Deuxième hypothèse: La prière figurant dans l’Amida, la prière que récitent les Juifs religieux trois fois par jour, évoque pendant la fête de Hannoukah « Mattitiayu Ben Yohanan Cohen Gadol ». Cela se traduit par « Mattitiayu, fils de Yohanan, Cohen Gadol » ou « Mattitiayu, Cohen Gadol, fils de Yohanan » c’est-à-dire Mattitiayu, qui était Cohen Gadol, et fils de Yohanan. Le titre de « Cohen Gadol », c’est-à-dire de Grand-Prêtre, était donc soit le titre de son père, soit son titre propre ou encore, selon certaines interprétations rabbiniques, le titre honorifique qui lui a été donné postérieurement par la classe rabbinique en raison de son acte de révolte particulièrement héroïque. Toutes ces questions restent posées.

Un chercheur français a tenté de voir plus clair sur une question connexe : celle de ce qu’il appelle la légitimation religieuse de Yehuda. Christophe Batsch pose la question : « Vainqueur des Grecs, devenu roi, Judas Maccabée avait-il une légitimité religieuse pour devenir Grand-Prêtre ? » (3). La question n’est pas anodine. En effet, d’une part le pouvoir séleucide avait inauguré la double pratique d’une part de la vénalité de l’office avec Jason et Ménélaus, ce dernier n’ayant même pas eu la légitimité des Cohen, d’autre part de nommer lui-même le grand-prêtre. Le chercheur avance une hypothèse : « En l’absence des prêtres, détenus, persécutés ou ralliés à leurs ennemis, les insurgés de la révolte maccabéenne se trouvaient privés de ce contact avec la divinité avant la bataille. Judas Maccabée a su pallier la difficulté en recourant: a) à un modèle oraculaire emprunté aux étrangers mais dans lequel la manipulation de la Torah se substituait à la manipulation des idoles (1 M 3,46-51); b) à des pratiques visionnaires et prophétiques inspirées des écrits juifs anciens (2 M 15,11-16). Inventant de nouvelles formes oraculaires et divinatoires, et se substituant ainsi au grand prêtre dont c’était la fonction ordinaire, Judas Maccabée légitime sa position d’autorité morale, religieuse et politique à la tête d’une Judée revenue au judaïsme. Les récits qui en sont fait ensuite contribuent donc à légitimer la dynastie maccabéo-asmonéenne dans sa double fonction royale et sacerdotale. »

Judas Maccabée réunit toutes ses troupes jusque–là composée de quelques bandes armées pour unifier le mouvement et en faire une armée véritable bien structurée. Il le fit dans la ville de Mispah un peu avant d’affronter l’armée grecque de Gorgias dans la bataille d’Emmaüs. « Le premier livre des Maccabées, poursuit le chercheur, nous a conservé, au chapitre III, une description assez détaillée du camp de Mispah, où Judas semble avoir voulu remettre en pratique les anciens rites bibliques de la guerre juive. L’absence des prêtres, retenus selon le texte « dans le deuil et l’humiliation » (1 M 3, 51). » Aussi Judas fait-il apporter dans le camp militaire les vêtements sacerdotaux. Divers rites de repentance et de deuil sont pratiqués par l’armée (1 M 3, 46). »

Les soldats auraient ouvert la Torah pour lire certains passages. Le chercheur commente : « Ce qui se joue à Mispah, par le biais de la réappropriation des anciens rites de guerre bibliques, n’est rien d’autre que la substitution de l’autorité du chef de l’armée, Judas Maccabée, à celle, normative et attendue, du prêtre. On peut suivre pas à pas la marche de ces opérations ». D’abord pourquoi Mispah ? « Parce que c’était un ancien lieu de prière pour Israël » (1 M 3, 46), le lieu légendaire où (le prophète) Samuel a réuni les fils d’Israël pour des prières et des repentances collectives, avant de combattre les Philistins et de les vaincre (1 S 7, 5-6). Là, les soldats se livrent au jeûne et à la repentance. Ils ouvrent ensuite le livre de la Loi. Puis Judas accomplit l’ensemble des rites préalables au combat, prescrits par le Deutéronome au chapitre XX19. Seulement, il introduit une modification importante dans la séquence rituelle qui se déroule dans l’ordre inverse de celui prescrit par le Deutéronome : dans la Bible, le grand prêtre intervenait en premier lieu, puis cédait la place à différentes catégories d’officiers et de magistrats laïcs. Judas, à Mispah, accomplit d’abord les rites dévolus aux officiers pour finir par la harangue réservée au grand prêtre. Cette inversion est significative : partant de sa posture naturelle de chef de l’armée, Judas élargit subrepticement ses compétences jusqu’à usurper les fonctions du grand prêtre en temps de guerre (….) Cela signifie naturellement que, d’une façon ou d’une autre, l’oracle des ourîm et des toumîm fut pratiqué à l’époque du deuxième Temple. » Faisons remarquer que, selon certaines sources rabbiniques, les ourim et tourim n’existaient plus du temps du second temple ; selon d’autres, seul le pectoral (l’ephod) existait et ne pouvait fonctionner tout seul.

Pour le chercheur, « à la succession généalogique, puis à la désignation par la puissance politique, Judas substitue un troisième mode de désignation du grand prêtre et chef du peuple d’Israël, qui est la conduite de la guerre. La légitimité sacerdotale de la dynastie hasmonéenne est ainsi fondée pour la première fois lors de ces rites de Mispah et, d’une certaine façon, les Maccabéens inventent ici la figure d’un grand prêtre « oint par la guerre ». A notre connaissance, sous la monarchie davidique, le Cohen Gadol autorisait le roi à prendre le chemin de la guerre et les ourim ve tourim, interrogés, donnait la réponse divine que décryptait le grand-prêtre : ce sera la victoire ou la défaite. Mais là, c’est différent.

Selon le chercheur, se fondant sur le récit du deuxième livre des Maccabées, au moyen d’un songe, Judas Maccabée reçoit un oracle favorable à la veille de la bataille décisive dite « du jour de Nicanor » (2 M 15, 11) « En outre il remonta le moral de tous, en interprétant la vision (obtenue) dans un rêve digne de foi. » Dans ce rêve lui apparaissent successivement Onias, le dernier grand prêtre légitime de Jérusalem aux yeux des insurgés, puis Jérémie, le prophète par qui Judas se voit annoncer la victoire. De sorte que se trouvent rassemblées ici les trois méthodes divinatoires que Dieu avait refusées à Saül : le songe, le prophète et l’oracle sacerdotal. À la différence de l’historien légitimiste et dynastique de 1 Maccabées, le pieux auteur de 2 Maccabées ne montre pas ici Judas se substituant au grand prêtre, usurpant ses fonctions rituelles et légitimant par avance la désignation de ses successeurs au pontificat ; en revanche, il trouve dans l’historiographie biblique les modèles d’une divination compatible avec le statut guerrier de Judas Maccabée et soulignant la part prise par la divinité dans ses victoires. Sa légitimité comme chef de l’insurrection armée se trouvera naturellement confirmée par ses victoires. » Yehuda est donc trois fois chef : d’abord chef militaire, puis chef politique et enfin, chef religieux.

(1) Emil Schurer, the history of the jewish people, T&T Clark Ltd, 1991

(2) Salo X Baron, Histoire d’Israël, Quaridge PUF, juin 1986

(3) Cahiers du Centre Gustave Glotz Divination, décision politique et légitimité sacerdotale en Israël ancien : deux oracles de Judas Maccabée (1 M 3, 48 et 2 M 15, 11-16). Christophe Batsch. In: Cahiers du Centre Gustave Glotz, 16, 2005. pp. 297-304; doi : 10.3406/ccgg.2005.893 http://www.persee.fr/doc/ccgg_1016-9008_2005_num_16_1_893