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Antiochus IV profane et pille le Temple de Jérusalem et la ville, heurtant les Judéens (190)

Antiochus IV pénétra dans le Saint des Saints, que seul foulait le Cohen Gadol lle jour de Kippour

Antiochus IV pénétra dans le Saint des Saints, que seul foulait le Cohen Gadol le jour de Kippour

Les différentes sources (Livres des Maccabées, Antiquités Juives et Guerre des Juifs de Flavius Josephe, etc) ne concordent pas sur le nombre de fois où Antiochus IV est passé à Jérusalem et donc lors de quelle visite, il profana le Temple, le pilla, pilla la ville, mit à mort ses opposants, dévasta la ville du Temple. Ces désaccords trouvent parfois leur source dans des problèmes de datation et de calendrier utilisé (macédonien ou autres). Par quel enchaînement des faits, en est-on arrivé là ? Un mémoire (1) du canadien Jocelyn Plamondon, maîtrise en études anciennes maître ès arts (M.A.) Québec, permet de voir plus clair sur ce terrain car il a procédé grâce non seulement à une analyse serrée des ouvrages publiés sur la question mais aussi à une enquête auprès d’historiens qui en ont retracé péripéties et interprétations.

L’un des spécialistes français du judaïsme ancien, Simon Claude Mimouni, directeur d’études à la section des sciences religieuses de l’École pratique des hautes études, est cité dans ce mémoire : « Selon les sources tant grecques que judéennes, l’enchaînement exact des événements relatifs à ce conflit est difficile à reconstituer, car 1 M et 2 M (Maccabées 1 et Maccabées 2) par exemple, se réfèrent parfois à des faits différents et, en tout cas, ne mentionnent pas clairement les deux campagnes – en 169 et en 168 – que le souverain séleucide a menées au cours de cette guerre, telles que les recoupements des documents grecs permettent de les reconstituer » (1). Jocelyn Plamondon se range du reste à l’avis du Français : « En dépit des nombreuses incertitudes qui demeurent, on peut proposer la reconstitution suivante : Antiochos IV serait venu à Jérusalem au retour de sa seconde campagne en Égypte, celle de 168… »

Plamondon en arrive aux édits d’Antiochos IV dont il tente de reconstituer le phasage et la cohérence. Il s’appuie notamment sur Mimouni, pour qui « les prescriptions de cet édit sont au nombre de trois: 1º la construction d’un autel païen sur l’autel des holocaustes afin de pouvoir offrir des sacrifices aux divinités grecques; 2º l’élévation d’une statue de Zeus Olympien, dieu du ciel, sur le site du Temple, l’autorisation de pratiquer la prostitution sacrée, et le remplacement des fêtes juives par des célébrations en l’honneur de Dionysos et la commémoration mensuelle de la fête d’Antiochos; 3º l’interdiction de circoncire tout mâle, d’observer le sabbat et de respecter les lois alimentaires, qui sont les éléments de base de la loi juive. » Reconstitution des faits :

  • En -172/71, Antiochus IV Epiphane (2) effectue une première visite à Jérusalem, où il est « reçu avec grande magnificence » : « il fut introduit à la lumière des flambeaux et au milieu de vingt acclamations ».
  • -168 : lors de la 2ème guerre contre l’Égypte, Antiochus IV pense que les troubles dans la cité Temple le visent directement alors que la population rejette simplement Ménélas, le pseudo grand-prêtre qui a pris la place de Jason. Après que le frère de Ménélas, Lysimiaque ait pris au Temple de la vaisselle sacrée, ce qui provoqua des émeutes. André Lemaire (3) nous apprend que « le gérousia, tribunal juif des Anciens traduit en justice Ménélas. Le procès est porté devant Antiochus, alors à Tyr. Soutenu par le gouvernement de Coélé-Syrie, Ménélas l’emporte et les trois délégués du Conseil des Anciens, furent mis à mort ». Antiochus fait libérer Ménélas. Rejeté d’Egypte, Le souverain revient à Jérusalem et donne à son armée licence de réprimer les émeutiers sans ménagements. Résultat : des dizaines de milliers de morts (80.000 selon Maccabées 2 5,14) et de nombreux déportés.
  • La guerre avec les romains ayant coûté cher et Jason, le précédent grand-prêtre ayant négligé de payer les impôts et les tributs de Jérusalem au pouvoir séleucide, Antiochus IV Épiphane « entra dans le Temple et prit tout ce qui avait de la valeur et qui était consacré pour le service du sanctuaire (…) : tous les ustensiles, les vases, les draperies, le voile, la table, l’autel et le candélabre, les offrandes des rois précédents, l’or, l’argent et tout ce qui était caché, et à l’extérieur, la façade d’or. »
  • -167 : Antiochos IV, indique Plamondon, « envoya à Jérusalem un dénommé Apollonius, gouverneur de la Samarie, pour régler une fois pour toutes la situation de révolte qui existait dans la cité. Il avait ordre d’égorger tous ceux qui étaient dans la force de l’âge et d’enlever les femmes et les enfants pour les vendre comme esclaves. Avec ses 22 000 soldats, Apollonius prit la cité par la ruse le jour du Sabbat (les Juifs ne pouvant ce jour-là se battre- NDLR), fit massacrer la population par ses sbires et captura 10 000 esclaves. » Selon André Lemaire (3), « Il profita d’une prise d’armes le jour du shabbat pour massacrer les spectateurs ». Plamondon poursuit : « Après avoir pillé et incendié la ville, et détruit une partie de la muraille, Apollonius construisit l’Acra et la citadelle, soit au sud du Temple dans la vieille cité de David ou à un autre endroit inconnu, afin d’y héberger une garnison macédonienne (…). La présence des troupes séleucides à cet endroit contribua à la mort de beaucoup si bien qu’une partie du peuple s’enfuit de Jérusalem pour se réfugier dans les montagnes. »
  • Le second livre des Maccabées

    Le second livre des Maccabées

Plus encore, Antiochus IV s’est emparé des objets de valeur du Temple dont la valeur totale atteindrait 1800 talents aux dires de Maccabées 1. Certains historiens manifestent une certaine compréhension à propos d’Antiochus IV. Et s’il était venu se faire rembourser son dû, non versé par le précédent grand-prêtre limogé ? Serait-ce là l’explication du pillage personnel du roi Antiochus IV ? Celui-ci, avance Plamondon, « aurait traversé l’esplanade du Temple, délivré Ménélas et, conduit par celui-ci, pénétré dans le Sanctuaire pour le piller de tous ses biens ».

Des historiens considèrent l’accès au Temple et le pillage comme des actes de guerre (Etienne Nodet, auteur de « la crise maccabéenne ») et non contre la sainteté du lieu (Jonathan Goldstein, auteur d’« Israel and Empire: A Postcolonial History of Israel and Early Judaism ») car cet accès était sévèrement restreint. Et cela, alors même que le père d’Antiochus IV, Antiochus III le Grand, avait pris une ordonnance réglementant l’accès au parvis du Temple en y intégrant les exigences des Juifs traditionnalistes (4), visant à écarter les personnes impures. En enfreignant ces règles, Son fils, Antiochus IV, les a bafouées. Plus encore, Antiochus IV avait pénétré le Saint des Saints, dont le sol était foulé par le seul Kohen Gadol au seul jour de Yom Kippour, et l’avait « laissé à la vue de tous puisque le voile avait été enlevé ».

S’interrogeant sur les conséquences du pillage du Temple, Plamondon pose avec raison cette question: « On ne sait pas ce que les Juifs firent par après : ont-ils refait les ustensiles et autres objets utiles au service du Temple ? Car sans ceux-ci, il ne peut y avoir de service dans le Temple, d’holocaustes, d’oblations et de sacrifices. Ont-ils même eu le temps de les refaire comme ils l’avaient quelquefois fait dans le passé ? Si oui, un impôt a-t-il été imposé au peuple ? Les textes n’y font aucune allusion. La seule évocation concernant la refonte des biens du sanctuaire qui nous est parvenue est celle de 1 M 4, 42. 48-50 qui indique que, lorsque Judas Maccabées consacra à nouveau le Temple de Jérusalem à Yahvé en 164 av. J.-C., de nouveaux mobiliers et ustensiles furent fabriqués et consacrés par des prêtres sans souillures et dédiés au zèle de la Loi, ce qui suppose que cela ne fut pas fait suite au pillage du Temple ».

Les conséquences économiques de ce pillage furent sans doute catastrophiques pour le Temple lui-même, et partant pour la ville: perte financière liée à des fonds disparus, perte d’emploi et de ressources financières pour le personnel du Temple, effondrement de l’argent collecté dans le monde via le demi sicle et qui servait à aider les pauvres, nouvelles taxes imposées aux habitants de la ville par le roi Antiochus IV Epiphane (4), impossibilité d’assurer les dépenses nécessaires au culte (vin, farine, huiles, encens, etc) à la bonne marche du Temple. La ville de Jérusalem et le Temple étaient en état de faillite. Et le célèbre historien français Jules Isaac (1877/1963), à son heure, vit dans Antiochus IV «le premier grand persécuteur des Juifs devant l’histoire».

 (1)Désacralisation du second Temple de Jérusalem et abolition du culte judaïque par Antiochos Épiphane en 168-67 av. J.-C. : conséquences et réactions.

(2)Une lecture de Flavius Josèphe. Mémoire Jocelyn Plamondon Maîtrise en études anciennes Maître ès arts (M.A.) Québec, Canada

(3)Simon Claude Mimouni, Le judaïsme ancien du VIe siècle avant notre ère au IIIe siècle de notre ère : des prêtres aux rabbins Collection Nouvelle Clio. 02/05/2012

(4)Histoire du peuple hébreu, André Lemaire, PUF, 2011(5)Epiphane est le surnom que se donnait le roi, surnom qui veut dire « Dieu visible » ou « illustre », nous indique Marianne Picard dans Juifs et judaïsme, PACEJ, Editions Polyglottes, 1987

 

Ernest Renan dresse le portrait d’Antiochus IV Epiphane

(Revue des Deux Mondes tome 116, 1893)

« Antiochus dit Epiphane, esprit brouillon, sans tenue, libéral par moments, violent toujours, et qui gâtait les meilleures causes par ses intempérances et son manque de jugement. Les Juifs (…) lui trouvaient le visage hautain, l’air farouche, le cœur tellement dur que rien de ce qui touche l’homme, ni les femmes ni la religion, ne pouvait le fléchir. Selon eux, il n’était pétri que d’orgueil et de fraude [6]. Son manque de dignité, ses actes de polisson débauché n’auraient pas eu grande conséquence, s’il n’eût compromis son autorité en des entreprises sans issue, où les plus tristes déconvenues l’attendaient. Il aimait la Grèce, et il s’envisageait comme le représentant de l’esprit hellénique en Orient. Le Dieu qui était l’objet de ses prédilections et dont il se regardait comme obligé de promouvoir le culte était ce majestueux Jupiter Olympien, qu’on sert mieux par le calme de la raison que par des empressements inconsidérés. Ce qu’il comprenait le moins, c’était le pays où il régnait, pays de profondes diversités politiques et religieuses, et où l’on ne pouvait établir une centralisation qu’en respectant hautement les cultes locaux (…) Il commit la faute la plus grave que puisse commettre un souverain, qui est de s’occuper de la religion de ses sujets. Il était fort intelligent, généreux, porté au grand [8], et il fit d’Antioche un centre très brillant, bien que non comparable à Alexandrie pour les sciences et les lettres sérieuses. Il fut en quelque sorte le second fondateur de cette ville, qui jusque-là n’avait pas pris de grands développements. (…) le judaïsme présenta une opposition invincible. En l’attaquant, Épiphane s’attaqua à un roc. Il ne se contenta pas, en effet, de refréner les excès du fanatisme, de garantir la liberté des dissidents, de faire régner sur tous les cultes une loi civile égale. Il voulut vraiment supprimer le judaïsme, forcer les Juifs à des actes qu’ils tenaient pour idolâtriques (…) Épiphane fut véritablement un persécuteur, et, comme son caractère manquait d’équilibre, la résistance le poussa jusqu’à la folie. Ses contemporains, jouant sur son épithète royale, l’appelèrent Épimane. Il semble, en effet, qu’il arriva, par moments, à des accès de folie caractérisés. (…) Antiochus, avant d’arriver au trône, avait passé sa jeunesse à Rome comme otage. Peut-être puisa-t-il dans l’intimité des grandes familles romaines, où il s’était formé, cet absolu dans les idées et ce mépris des religions autres que les superstitions nationales, qui plus tard devait faire de l’empire romain le pire ennemi de toute théocratie. »