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A Jérusalem, le cumul des pouvoirs religieux et civils du Grand-Prêtre cache le déclin spirituel du Temple (186)

Dans la cité-Temple qu’était alors Jérusalem, les fonctions du Grand-Prêtre s’étaient étendues entre le Premier et le Second Temple : comme le note Encyclopedia Judaica (1), « l’expression de Grand-Prêtre revient plus fréquemment, ses fonctions se renforcent et s’étendent du domaine religieux et spirituel au domaine communautaire. Il est l’administrateur en chef du domaine séculier », ce qui en fait l’interlocuteur obligé du pouvoir grec. En l’absence de roi juif et de gouverneur juif, comme Ezra et Nehemia du temps des Perses, une autorité doit gérer les affaires de la ville et du pays. Ce sera l’autorité religieuse suprême qui en aura la charge. Selon Geoffrey Wigoder qui mit au point le Dictionnaire encyclopédique du judaïsme (2), « Avec ses vêtements d’or, d’azur et de pourpre, la tiare d’or sur la tête et le fait d’être entièrement oint d’huile, le grand prêtre arborait des attributs comparables à ceux de la royauté. »

Le régime de Judée sous les Perses était-il déjà théocratique ou ne l’est-il devenu que plus tard, sous l’empire grec ? Des historiens le contestent. Ernest-Marie Laperrouzaz, historien et archéologue français, professeur honoraire à la section des sciences religieuses de l’École pratique des hautes études en France, est de ceux-là. Il la résume ainsi dans un article (3) paru dans l’ouvrage La Palestine sous l’empire perse: « Généralement, on estime qu’à l’époque perse fut instauré à Jérusalem un régime théocratique : un même personnage ayant alors cumulé le pouvoir laïque et le pouvoir religieux. Pourtant, de récentes découvertes de documents (…) n’invitent-elles pas à reconsidérer cette appréciation en quelque sorte traditionnelle ? » Le Français se fonde sur les travaux de chercheurs israéliens, professeurs à l’université hébraïque de Jérusalem: l’analyse par Shmuel Talmon d’un ouvrage de Nahman Avigad intitulé ‘Bulles et sceaux des archives du royaume de Judée datant du retour de l’exil de Babylone’. Explications de l’historien André Lemaire (4) : « Les données bibliques sur les gouverneurs de Yehoud peuvent être, en partie complétées par celles des sceaux et estampilles officielles judéennes, ainsi que par les papyrus d’Elephantine et les monnaies ».

Le professeur Talmon de l’université hébraïque de Jérusalem ajoute à la liste des gouverneurs juifs de la province perse Yehuda Medinata, gouverneurs qui ont précédé Nehemia (Shesbaççar, Zorobabel, Nehemia figurant respectivement dans Ezra, Hag gai, Nehemia) d’autres noms : Elnatan, gendre de Zorobabel, Yeho’ever et Ahzai. Cette découverte, qui comble « le fossé des gouverneurs », renforce l’hypothèse d’Avigad d’une « Judée, province autonome dans l’empire perse pendant plus d’un siècle » (5). Et partant, cette affirmation ruine l’hypothèse du bibliste allemand Albrecht Alt d’une Judée dominée par la Samarie dans la période entre Zorobabel et Nehemia. Avigad complète ses travaux avec les gouverneurs qui ont succédé à Nehemia, dont deux seuls sont connus : Bagoas et Yehezqiah. Conclusion de Laperrouzaz : « C’est donc jusqu’à la fin de l’époque perse que se trouve attestée l’existence de gouverneurs juifs de la province de Judée ». Mais à l’époque hellénique (dès 332 et jusqu’à 63 avant JC), poursuit l’expert français, « on ne trouve pas trace de gouverneur ou de chef laïque de Judée. Alors seulement, semble-t-il bien, le chef du sacerdoce hiérosolymitain va cumuler le pouvoir laïque et le pouvoir religieux, la Judée va connaître un régime théocratique. »

Enfin, quant à la ville elle-même de Jérusalem, que Laperrouzaz a étudiée, il en ressort qu’elle était plus nombreuse que l’on ne le croyait. Nehemia évoquait 3 044 personnes, soit 11 000 adultes (selon le calcul de l’archéologue israélien Maguen Broshi (4) auxquels s’ajoutent les descendants de Shela, les esclaves et servantes, les chanteurs et chanteuses soit quelques 12 000 personnes. De plus, l’examen archéologique ne conclut pas que la Jérusalem d’après l’exil ait eu une population moins nombreuse par rapport au passé. En tout cas, dans un premier temps de l’occupation grecque, la sacralité de la ville-temple a été renforcée : Mireille Hadas-Lebel dans La révolte des Maccabées (2012), nous rappelle qu’« un décret publié dans tout le royaume protège la sacralité de Jérusalem et du Temple en interdisant l’accès de l’enceinte sacrée aux étrangers et aux juifs non purifiés ainsi que l’introduction d’animaux impurs dans la ville ».

Déclin du pouvoir spirituel du Temple ?

Les pouvoirs accrus du Grand-Prêtre étaient liées à l’absence d’autorité civile représentant la population, d’où un cumul dans ses mains du pouvoir religieux et du pouvoir civil. De plus, il est l’interlocuteur direct de la nouvelle puissance grecque occupante, Ptolémées d’abord, Séleucides ensuite.

Paradoxalement, ce renforcement du Grand-Prêtre devenu de fait le chef de la communauté judéenne et donc Chef de l’Etat, va de pair avec un double affaiblissement d’une part de ses fonctions et d’autre part des attributs religieux du Second Temple. Dans le premier cas, Marianne Picard nous apprend (6) que si « un sénat (gerousia qui deviendra plus tard le sanhedrin du grec « siéger ensemble ») est chargé de l’administration, de la justice, des affaires sociales et de l’enseignement, à sa tête se trouve un couple (Zoug) dont l’un s’appelle Nassi (responsable en matière civile) et l’autre Av Beth Din (responsable en matière religieuse). Mais l’autorité suprême reste le Grand-Prêtre. »

Car des différences profondes existent entre le Premier et le deuxième temple. Entre les deux Temples, plusieurs objets sacrés ont disparu, emportés par les envahisseurs successifs :  plus d’arche d’alliance, plus d’ourim et tourim, plus d’huile sainte, plus de feu sacré, plus de tables de la loi, plus de pot de manne, plus de bâton d’Aharon, plus de Menorah, plus de table de pains de proposition, plus d’autel des encens ni d’encensoir d’or, et enfin plus de Chehinah.

Quant au Temple, dont on a beaucoup glosé sur sa prétendue richesse, objet de « la convoitise des conquérants », Salo W Baron, nous explique dans son œuvre maitresse (7) que « le demi-sicle annuel était payé par tout individu juif, de sexe masculin à partir de l’âge de vingt ans », qu’il fut en Israël ou à l’étranger. Et Flavius Josephe cité par Baron, d’expliquer que «tous les Juifs de tout le monde habitable et tous ceux qui rendaient un culte à Dieu, même ceux de l’Asie et de l’Europe, contribuaient au Trésor depuis longtemps » (7). Plus encore : Philon, le juif pro-hellène d’Alexandrie, « laisse entendre que les citoyens dirigeants de chaque communauté se disputaient l’honneur de se voir chargés de remettre personnellement cet argent à Jérusalem », indique Baron qui explique même que la taxe du temple semble avoir été payée par le judaïsme égyptien à Jérusalem plutôt qu’à Léonpolis, cet autre temple créé un  moment par Onias IV. Le Temple menait avec les fonds collectés une « politique de protection sociale financée par le Trésor du Temple. Le Temple collectait des fonds, des dons et la dîme payée par chaque juif en Israël et à l’étranger. Une des fonctions importantes de la trésorerie du Temple était le financement de la politique de protection sociale basée sur les lois du Torah, y compris le soutien pour les veuves, les orphelins et d’autres personnes dans le besoin ; le moratoire des dettes pendant des années en jachère ; et l’application du droit des pauvres à recueillir des cultures dans les champs après la récolte. » (7) Et naturellement, les pro-hellènes souhaitaient utiliser les fonds collectés à d’autres fins que le soutien des pauvres.

Des historiens estiment exagéré d’évoquer à propos du Temple de Jérusalem une institution en déclin. Un historien français, Francis Schmidt s’insurge contre cette affirmation. Lors d’une conférence (8), il évoque « une longue tradition historiographique (…) qui représente le Temple comme une institution en déclin. (…) Les catégories de sacré et de profane, de pur et d’impur fondamentales du mode de pensée et du mode de classification propre au Temple (…) Loin d’être le signe d’un déclin, l’extension de ces catégories à toute la société juive à la fin de cette période a été interprétée comme l’une des manifestations majeures de la précellence du Temple qui est demeuré jusqu’en 70 la référence centrale de l’identité juive » (8).

  1. Encyclopedia Judaica
  2. Dictionnaire encyclopédique du judaïsme, Cerf-Laffont, coll. « Bouquins », 1996
  3. Auteur de La Palestine à l’époque perse(avec André Lemaire), Editions du Cerf, 1994
  4. Les gouverneurs juifs de Yehudia Medinata sont, selon ses recherches, sur les deux périodes : Judée autonome lors du retour de l’exil babylonien: Shesbaççar (-538 avant JC), Zorobabel (-515 avant JC), Nehemia (-445/-433 avant JC). Judée théocratique de 530/517 à 445/420: Elnatan, Yeho’ever, Ahzai, Bagoas, Yehezqiah
  5. Mr Broshi évalua, selon l’article de Mr Laperrousaz, la population de Jérusalem du temps du roi Salomon à 5 200 personnes et celle du temps de Josias à 20 000.
  6. Marianne Picard, Juifs et judaisme, PACEJ, éditions Polyglottes, 1987
  7. Salo W Baron, Histoire d’Israël, Quadrige, PUF, juin 1986
  8. Schmidt Francis. Conférence de M. Francis Schmidt. In: École pratique des hautes études, Section des sciences religieuses. Annuaire. Tome 98, 1989-1990. 1989. pp. 257-260.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/ephe_0000-0002_1989_num_102_98_14307

  1. « When and How the jewish majority in the land of Israël was eliminated », Rivka Shpak Lissak, Xlibris, Lightning Sources, 2015 
Le Grand-Prêtre du Temple de Jérusalem Source BokertovYeroushalaim

Le Grand-Prêtre du Temple de Jérusalem
Source BokertovYeroushalaim